Barbe Bleue, contre-enquête - Jennifer Tamas

Dernière mise à jour : il y a 7 jours
Experte de la littérature du XVIIᵉ siècle, Jennifer Tamas signe un essai édifiant sur le conte de La Barbe bleue de Charles Perrault qui a bercé notre enfance. Avec Barbe Bleue, contre-enquête, l'autrice tente de percer les secrets de ce mari meurtrier qui dépasse les seuls territoires de la fiction.

« La figure de l'époux monstrueux exerce fascination et répulsion. Loin d'être obsolète, le redoutable mari s'adapte à nos sociétés et vit toujours parmi nous. »
Les époux monstrueux ne sont pas des exceptions. Si l'on considère l'histoire du mariage dans son ensemble, particulièrement sous l'Ancien Régime, on constate non seulement qu'ils ont joui d'un droit de vie et de mort sur leurs épouses, mais aussi qu'ils se sont enrichis grâce à leur dot (et donc sur leur dos).
Si l'on pense à Dominique Pelicot, qui cherchait à soumettre son épouse indocile par des sévices sexuels, ou à Jeffrey Epstein, qui avait bâti un réseau de prédation fondé sur la vulnérabilité et la précarité économique des femmes, on prend conscience de la «banalité du mâle» d'alors et d'aujourd'hui. De là à dire que les époux monstrueux sont en réalité la règle, il n'y a qu'un pas.
Depuis des siècles, les femmes meurent de se marier et de se mettre en ménage avec des hommes baignés dans des discours sexistes et misogynes. Pensons à l'engouement suscité par les discours masculinistes contemporains, qui ne sont pas sans rappeler les gravures présentées dans cet essai : de tout temps, des hommes ont voulu soumettre les femmes à leurs désirs par la violence. Barbe Bleue en est l'illustration emblématique. Publiée en 1695, l'histoire de La Barbe bleue de Charles Perrault a hanté nos imaginaires avec des variantes diffusées à travers le monde entier.
L'autrice Jennifer Tamas, dont j'avais déjà croisé la plume avec son essai Faut-il en finir avec les contes de fées ? dans la collection ALT aux éditions de La Martinière, propose dans Barbe Bleue, contre-enquête une véritable autopsie du conte de Perrault, dont la morale peut nous laisser songeuses... N'écrit-il pas, en somme, que les femmes meurent de leur curiosité ? Qu'elles portent seules le poids des crimes de leurs maris qu'elles découvrent ? Jennifer Tamas convoque d'ailleurs la figure de Médée, cette autre femme à qui l'on a fait porter seule le poids d'atrocités provoquées par un homme, comme le montre avec force la réécriture de Rosie Hewlett dans Médée, où c'est bien Jason qui la pousse à commettre ces crimes pour son propre bénéfice.
Avec son analyse du conte, l'autrice refuse « d'envisager la littérature sur le mode du solipsisme » afin de mieux comprendre le continuum entre fiction et réel. Elle épluche pour cela les archives judiciaires et les met en parallèle avec les lois de l'époque où le conte a été écrit par Charles Perrault, un homme marié tardivement, fin connaisseur de la loi, veuf après seulement six ans de mariage et qui a séquestré sa propre fille pour obtenir son héritage ! Peut-on donc réellement dissocier l'œuvre de l'auteur pour la comprendre plus finement ? Je n'en suis pas convaincue. Et l'autrice non plus :
« L'affaire Barbe bleue n'est pas une affaire classée. C'est même une affaire en cours. Une affaire au long cours », insiste-t-elle.

Pourquoi lire Barbe Bleue, contre-enquête de Jennifer Tamas?
Barbe Bleue, contre-enquête est une lecture qui ne laisse pas indifférent. La rigueur universitaire de l'autrice, agrégée de lettres modernes et professeure de littérature française de l'Ancien Régime aux États-Unis, offre un panorama saisissant de l'univers des contes et des mœurs de l'époque.
En décortiquant le conte de Charles Perrault et ses différentes clés de lecture, Jennifer Tamas se fait littéralement la fée des lettres. Elle y dénonce la morale trouble de l'histoire d'un époux serial killer, mais met surtout en lumière le système sous-jacent : un modèle d'expropriation et de prédation qui prospère sur la dépendance financière des femmes.
Passant sans transition de la tutelle du père à celle du mari, les femmes n'avaient aucun choix. Leurs unions, bien loin du « romantisme » véhiculé par les studios Disney, se concluaient sans leur consentement libre et, bien souvent, par la duperie. À l'époque, leur parole était strictement régulée par des traités de bonnes manières : un conditionnement et un contrôle social qui passaient avant tout par l'institution du mariage.
Pensons d'ailleurs à l'un des exemples les plus glaçants exhumés dans cet essai : l'histoire de Madame Tiquet. Son mari, violent, s'était endetté pour se faire passer pour un bon parti avant leur union... une fois mariée, c'est elle qui dut rembourser ses dettes. Après des années de coups, elle finit par organiser son assassinat, mais il survécut. Et c'est elle, pourtant, qui fut exécutée sur la place publique, pour servir d'exemple. On ne doit pas sortir des rangs.
Jennifer Tamas souligne également un double standard qui nous frappe encore aujourd'hui, notamment lorsque l'on observe la mouvance des incels qui tuent des femmes à travers le monde en s'estimant lésés d'un prétendu « droit au couple », ou plutôt d'un droit d'accès aux corps des femmes. L'autrice le résume parfaitement : «Le célibat est fondamentalement une injustice pour un homme qui ne parvient pas à se mettre en couple, mais il est une tare pour une femme qui reste seule, vieille fille ou "fille à chats".» Un « deux poids, deux mesures » insupportable.
Ces hommes qui prétendent aimer et désirer les femmes au point de les détruire ne sont en réalité qu'avides de pouvoir et nourris par une illusion de soumission parfaite, largement diffusée par les romans, la pop culture et certains textes religieux, ou plutôt par les choix de traduction et d'interprétation qui en ont façonné la lecture, le plus souvent au bénéfice d'une vision patriarcale du monde. Jennifer Tamas cite d'ailleurs la philosophe Gabrielle Suchon, contemporaine de Perrault, qui dénonçait déjà en son temps ces textes orientés, taillés pour maintenir les femmes dans la soumission, qu'elles soient mariées à un homme ou à Dieu.
Des contes de fées sanglants
Les contes de fées sont bien loin de l'innocence enfantine. Ils dépeignent des réalités crues, mortifères, et avertissent les femmes et les enfants des dangers du dehors, principalement incarnés par les monstres et par des hommes. Édulcorés pour le cinéma, ces récits ont été diffusés en masse, et il est essentiel de les analyser à la lumière bleue : les taches de sang qui y apparaissent révèlent une véritable boucherie.
Le conte de La Barbe bleue nous parle de féminicides bien avant que ce mot n'entre dans le vocabulaire contemporain (du temps de Charles Perrault, le terme d'uxoricide était néanmoins de rigueur). Barbe Bleue attire à lui de jeunes femmes grâce à la dot de ses précédentes épouses « évaporées ». À la manière d'un Simon Leviev (The Tinder Swindler sur Netflix), qui arnaque ses proies sur les applications de rencontres en leur faisant croire à l'amour et à une richesse fabuleuse, l'époux monstrueux piège ses victimes. Nous jugeons bien trop aisément ces femmes attirées par l'argent, sans jamais nous interroger sur leur vulnérabilité financière ni sur l'origine même de ces fortunes : un capital capté par les hommes de manière pluriséculaire, et ce dans presque toutes les cultures.
Intermède littéraire
La lecture de la contre-enquête de Jennifer Tamas m'a immédiatement rappelé l'écriture d'Angela Carter et sa brillante réécriture du conte dans la nouvelle La Chambre sanglante (issue du recueil La Compagnie des loups, que j'avais adoré). On ne pense pas suffisamment aux réécritures féministes ni à la littérature féminine tout court.
Dans leurs essais respectifs, Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter et Comment torpiller l'écriture des femmes de Joanna Russ, les autrices témoignent d'un effacement systémique de la création féminine. Elles dénoncent également l'absence des femmes dans le monde de la fiction, trop souvent peuplé de personnages façonnés par des hommes, selon leur propre point de vue et leurs biais, sans rien dire de la réalité de nos intimités.
Pourtant, les femmes ont toujours pris la plume : elles ont simplement été invisibilisées des canons littéraires. « Il y a une façon d'effacer les autrices des canons littéraires comme il y a une façon d'effacer des archives les violences qui leur sont faites », remarque fort justement Jennifer Tamas, qui remet à l'honneur la plume de Madame d'Aulnoy, de Madame de Murat ou encore de Madame de La Fayette... N'oublions pas que les contes de fées sont nés sous leurs plumes, même si l'Histoire a choisi de les attribuer quasi exclusivement à des hommes !
De la violence dans le désir
La violence masculine attire-t-elle vraiment les femmes ? En fabriquant et en façonnant les imaginaires, mais surtout en contraignant les femmes à vivre avec leurs oppresseurs, la société a voulu leur faire croire qu'elles devaient désirer leur propre sort. L'essai de Chloé Thibaud, Désirer la violence, revient sur cette fabrique de l'érotisation de la domination.
En infusant ces récits violents dans notre culture populaire, on enferme les relations contemporaines dans un script terrifiant. L'émancipation des femmes continue de faire trembler les hommes : c'est un phénomène transculturel. On contrôle le corps et l'esprit des femmes par ces contes, par certains rites, mais aussi par les lois. On attend d'elles, encore et toujours, une soumission feutrée, une fidélité sans faille et une « conduite irréprochable ».
On invisibilise la violence masculine tout en culpabilisant les victimes : après tout, n'étaient-elles pas prévenues des risques ? Tout était déjà écrit (ou plutôt traduit et interprété ainsi par des hommes) dans les contes, dans la mythologie ou dans la Bible.
Ces constats nous plongent directement dans l'univers de la philosophe Manon Garcia à travers deux essais majeurs cités par Jennifer Tamas : On ne naît pas soumise, on le devient et Vivre avec les hommes. Ils décortiquent ce corps féminin surveillé, enfermé, cloîtré, mis à la disposition des Barbe Bleue modernes.
Jennifer Tamas formule ainsi une conclusion qui dérange :
« La contrainte qui s'exerce sur les femmes n'est pas seulement corporelle : il s'agit aussi d'un système de valeurs et de jugements qui colonise leur imagination et inhibe leurs actions. »
Ces citations à retenir dans cet essai de Jennifer Tamas
Pour mieux saisir toute la force de l'essai de Jennifer Tamas, j'ai sélectionné pour vous ces citations particulièrement édifiantes...
« L'émancipation des femmes est, hier comme aujourd'hui, ce qui fait trembler ces hommes jusqu'à les aveugler et les pousser à la violence. »
« Derrière la mise à mort de chaque femme apparaît la quête d'un idéal de pureté féminine, toujours déchu et inaccessible. »
« Selon les statistiques mondiales de l'ONU, une femme meurt toutes les dix minutes sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint, et 60% des femmes qui sont assassinées le sont par un proche. »
« Le patriarcat s'appuie sur un faisceau d'images et de rites dont il est difficile de déprogrammer l'ancrage culturel. »
Aller plus loin sur le thème
L'autrice évoque de nombreux ouvrages essentiels, tels que Le Gaslighting ou l'art de faire taire les femmes d'Hélène Frappat, qui décortique ce mécanisme pervers de négation de l'autre. Je vous conseille particulièrement de le lire et de faire également un tour du côté de la fiction avec les romans ci-après.
L'horreur de la vie conjugale arrangée est également magnifiquement décrite par Margaret Atwood, notamment dans Le Tueur aveugle, où une jeune fille est mariée à un homme beaucoup plus âgé dans le seul but de sauver l'usine de son père. On ne peut pas non plus oublier ses célèbres romans dystopiques centrés sur le contrôle du corps et de la fécondité que sont La Servante écarlate et Les Testaments.
Je pense également au premier roman de Leïla Slimani, Dans le jardin de l'ogre, qui met en scène un mari oppresseur cherchant à enfermer son épouse de peur qu'elle ne le trompe, une jalousie maladive qui le pousse à la traquer et à vouloir la contrôler à tout prix.
Enfin, sur le sujet des mariages forcés, le magnifique roman Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal s'impose d'emblée. Encore aujourd'hui, dans certaines régions du monde, des femmes sont échangées comme de simples marchandises, et ce dès leur plus jeune âge...
Quelles différences, au fond, avec le système en vigueur sous Louis XIV ou Napoléon ? Vous avez quatre heures...


