top of page

La Compagnie des loups, et autres nouvelles - Angela Carter

  • Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
    Marion Marten-Pérolin
  • il y a 4 jours
  • 8 min de lecture

La Compagnie des loups et autres nouvelles d'Angela Carter propose une réécriture des contes de notre enfance, du point de vue des victimes. Barbe-Bleue, le Grand Méchant Loup, la Bête... ils hantent notre imaginaire, et c'est loin d'être anodin.


Loup gris en gros plan, dents découvertes et regard menaçant, sur fond flou monochrome pour illustrer La Compagnie des loups d'Angela Carter

« Le chant du loup est le bruit du tourment qu'il vous faudra souffrir ; en lui-même, c'est déjà un meurtre. »


La Compagnie des loups d'Angela Carter nous transporte immédiatement dans l'univers des contes à travers une réécriture gothique et érotique. Dans ces nouvelles, les monstres s'en prennent aux jeunes femmes (de préférence vierges) et les séduisent... pour mieux les dévorer. Notre imaginaire féminin est colonisé par la violence, et les contes pour enfants sont loin d'être neutres en la matière. Sous le feu des critiques, car on y retrouve l'inceste, le viol, le féminicide et bien d'autres horreurs, ils sont pourtant le reflet de la société dans laquelle nous vivons. Néanmoins, les récits que nous connaissons généralement, écrits par des hommes pour les plus célèbres, à l'image de Charles Perrault ou des Frères Grimm, n'ont rien à voir avec ceux des autrices, notamment sur la question centrale du consentement. Cette lecture m'a permis de remettre profondément en perspective notre rapport aux contes.


Dans son essai, Faut-il en finir avec les contes de fées?, Jennifer Tamas, docteure et agrégée de lettres modernes, nous le confirme :

« Non seulement les contes des enfants parlent des adultes de maintenant, mais ils recèlent des secrets qui ne demandent qu'à être déchiffrés.»

Elle enfonce le clou concernant le genre des auteurs : « Saviez-vous que les femmes sont doublement à l'origine des contes de fées ? » en citant notamment Madame de Murat, Madame d'Aulnoy, Madame de Villeneuve ou encore Madame de La Fayette... Il ne faut donc pas en finir avec ces contes, mais plutôt, comme l'a si bien fait Angela Carter, les réécrire d'un autre point de vue : celui des femmes, des petites filles, trop souvent victimes de la violence de créatures hybrides mi-hommes mi-bêtes. Il faut les moderniser pour comprendre qu'ils n'ont rien d'anodin dans la culture du viol (un mécanisme brillamment développé par Valérie Rey-Robert dans son essai éponyme), du féminicide ou de l'inceste dans laquelle nous évoluons toutes et tous. Une culture transmise... précisément aussi par ces contes qu'il devient urgent de relire avec un regard averti et contextualisé.


Couverture du livre Angela Carter, La compagnie des loups : silhouette en cape rouge dans une forêt brumeuse.
© Points

Quelle est l'histoire dans La Compagnie des loups d'Angela Carter?


L'autrice anglaise, mondialement connue pour son œuvre de littérature fantastique (notamment Vénus noire ou Le Magasin de jouets magiques, que je n'ai pas encore lus), livre ici une version revisitée du Petit Chaperon rouge.


« Redoutez le loup, fuyez-le ; car, pire encore, le loup peut être plus qu'il ne semble...»

Angela Carter nous le dit sans détour : les loups sont des bêtes dangereuses et seuls les fous ou les âmes innocentes s'aventurent dans la forêt. Évidemment, pour porter des victuailles à sa grand-mère, le Petit Chaperon rouge, qui n'est encore qu'une enfant, traverse les bois armée de son couteau. Mais les loups d'Angela Carter sont retors, et l'autrice nous rappelle à de nombreuses reprises que "l'habit ne fait pas l'homme". Trop souvent, sous les traits de parfaits gentlemen, ces hommes se révèlent être des lycanthropes sanguinaires, avides de chair, qui n'hésitent pas à tuer femmes et enfants... L'homme est un loup pour l'homme, dit la formule. Mais pour la femme, n'est-il pas plutôt un loup qui se fait passer pour un homme ? Ici, le piège se referme sur les loups... Cette réinterprétation du conte a d'ailleurs servi de socle au scénario du film éponyme de Neil Jordan sorti en 1984, dont Angela Carter a elle-même signé l'adaptation.


Quelles sont les autres nouvelles du recueil d'Angela Carter ?


Si La Compagnie des loups marque les esprits, le reste du recueil d'Angela Carter est une exploration des dynamiques de pouvoir, de la violence des hommes (généralement riches) et de la dépossession du corps des femmes (souvent très jeunes). J'en citerai quelques-uns ici.


1. La Chambre sanglante


L'autrice ouvre son recueil avec une réécriture de Barbe-Bleue, un récit de féminicide qui n'est pas sans rappeler un certain roi d'Angleterre, Henri VIII, et ses épouses sacrifiées. Ici, la jeune mariée de 17 ans, unie à un homme richissime, s'ennuie dans son immense château. Son époux, profondément sadique, lui dicte l'interdit absolu : visiter la chambre secrète. Le sang sur la clé, l'horreur de la découverte... tout y est. C'est un conte cruel, historiquement sexiste, revisité également par Amélie Nothomb (texte que je n'ai pas encore lu). Si j'ai aimé redécouvrir ce texte, son érotisme m'a parfois dérangée, une simple question de goût personnel.


Au-delà de la fiction, cette nouvelle résonne étrangement avec notre réalité : l'argent n'achète pas le bonheur, ni l'amour, et cet homme si fortuné se trouve protégé par tout un système. Comment ne pas transposer ce constat aux failles actuelles de notre système judiciaire en matière de féminicide ou de pédocriminalité ? L'affaire Epstein, où des décennies de protection institutionnelle ont permis à un homme riche d'exploiter (avec d'autres hommes et la complicité de femmes) des centaines de jeunes filles en toute impunité, en est l'illustration la plus glaçante.


2. La jeune épouse du Tigre


C'est sans conteste la perle de ce recueil pour moi. La réécriture du conte La Belle et la Bête. Les religions nous ont longtemps enseigné que les animaux et les femmes n'avaient pas d'âme, ou de raison. Angela Carter renverse ce dogme avec puissance. Quelle férocité, quelle animalité se niche en nous, les femmes ? Abandonnées par nos proches, parfois vendues comme de simples objets marchands... quelle différence y a-t-il, au fond, entre nous et les tigres ? L'autrice pose la question et y répond magnifiquement, faisant couler sur nos joues des diamants d'eau lors de la métamorphose finale de l'héroïne. Dans cette même veine, j'ai également apprécié Monsieur Lyon fait sa cour.


Enfin, le recueil s'amuse avec Le Chat botté, ou encore avec ces récits où, quand ce n'est pas un dragon qui enferme et protège sa fille... c'est son propre père! L'oppression, encore et toujours, change de visage mais reste familiale.


En conclusion : Homme ou ours ?


Ces contes, tout comme la mythologie grecque, regorgent d'exemples terribles sur la condition des femmes. Ce sont des récits qui se transmettent, qui alertent, mais qui trop souvent justifient la violence masculine dans l'imaginaire collectif, érigeant la figure féminine en une Pénélope soumise et patiente. Or, les femmes écrites sous la plume des hommes n'existent pas toujours. C'est un leurre, une simple interprétation de leur part. La virginité y est traitée comme un trophée, la bave de la bête y est sacralisée... On pense à l'ogre pédocriminel de Lolita, dont l'esthétisation littéraire a été détournée jusqu'à inspirer le vocabulaire même de prédateurs réels comme Epstein, ou aux versions des contes lissées de Disney où le consentement est accessoire. Toujours la même figure du prédateur, toujours la même histoire de soumission.


Songez ici à la figure du monstre... au Dracula de Bram Stoker et à ses diverses adaptations au cinéma, la plus horrible étant certainement celle de Coppola, ou plus récemment le Nosferatu de Robert Eggers. Ces œuvres illustrent à merveille la bestialité des hommes et ce qu'on pourrait appeler la pornographie de la souffrance des femmes (et des adolescentes). Ces femmes si belles, si pures, qui s'offrent au monstre de bon cœur... Elles voient au-delà de l'apparence monstrueuse et se sacrifient par amour. Et la boucle de l'image patriarcale et sexiste de « l'amour qui tue » est bouclée. Une imagerie complaisante qui résonne douloureusement avec la réalité: comment ne pas faire le lien entre ces monstres sacralisés à l'écran et les cinéastes qui les filment, à l'image de Besson, qui lui aussi a adapté le mythe du vampire à l'écran, malgré les polémiques qui ont entouré sa sortie, lui-même rattrapé par les vagues de dénonciations de #MeToo? C'est précisément ce piège de l'imaginaire, où la prédation est romantisée et le prédateur excusé par son génie ou son statut, qu'Angela Carter a refusé et déconstruit dans ces nouvelles, et ce, il y a déjà un demi-siècle !


Pourtant, les hommes dangereux sont des hommes ordinaires. Ils ne sont pas les monstres des contes, mais des personnes de chair et d'os qui nous entourent : des frères, des pères, des amis, des maris (pour reprendre la formule du journaliste Mathieu Palain avec son enquête Dans la tête des hommes violents). En somme, face à cette réalité, la littérature aborde cette question de société très actuelle : Homme ou ours ? La réponse est claire : seules en forêt, les femmes préféreraient croiser un ours qu’un homme.


Ces citations à retenir dans les contes d'Angela Carter


Pour vous partager l'originalité de la plume d'Angela Carter et la puissance de ses idées, voici quelques citations choisies au fil de ma lecture de ses nouvelles.


Dans La Chambre sanglante :


« Son cadeau de mariage, refermé autour de ma gorge : un tour de cou de rubis de cinq centimètres de large, semblable à quelque gorge tranchée extraordinairement précieuse.»

Dans La Compagnie des loups :


« Les bêtes aimeraient se départir d'un peu de leur bestialité, si seulement elles savaient comment, et ne cessent de porter le deuil de leur propre condition. »


Dans la La jeune épouse du tigre :


« J'étais une jeune fille, une vierge ; en tant que telle, les hommes me jugeaient privée de raison, tout comme ils en jugeaient privés tous ceux qui n'étaient pas exactement leurs semblables dans toute leur déraison. »

Aller plus loin dans vos lectures fantastiques


Pour prolonger votre réflexion sur le thème des contes, des monstres et du consentement, voici quelques autres suggestions de lecture incontournables :

  • La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette : Pour redécouvrir la plume de l'une de ces autrices classiques qui, bien avant nos débats contemporains, plaçait le refus et la résistance féminine au cœur de son œuvre.

  • Les classiques gothiques et fantastiques : Plongez dans les nouvelles d'Edgar Allan Poe (notamment le poème obsédant Le Corbeau) ou encore dans l'incontournable La Métamorphose de Franz Kafka, où le réveil d'un homme changé en insecte monstrueux dit tout de notre aliénation.

  • Un loup pour l'homme de Brigitte Giraud : Sur le mythe de la bête, ce roman nous rappelle avec force que, parfois, l'animal se révèle bien plus doux que l'homme.

  • Du domaine des murmures de Carole Martinez : Une magnifique réécriture de la figure d'Antigone, explorant la résistance des femmes face à leur destin et la réappropriation de leur corps et de leur vie.

  • Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette : Un roman puissant où l'héroïne, habitée d'une révolte ô combien légitime, choisit de retourner la violence de l'agresseur contre lui. Ce qui m'a évoqué la nouvelle Louve-Alice d'Angela Carter.

  • Le rossignol et la rose d'Oscar Wilde : une de mes nouvelles préférées sur le sacrifice inutile par amour et la destruction de la nature. Évidemment, on peut y questionner l'image de la rose, comme chez Ronsard, que ce soit dans ce conte ou dans bien d'autres.

  • « Que faire de nos fantasmes de violence ? » épisode d'Un podcast à soi de Charlotte Bienaimé : Pour prolonger la réflexion, je vous suggère vivement l'écoute de cet épisode salvateur. Il revient avec beaucoup de finesse sur la complexité des désirs de soumission ou de violence chez les femmes, mais décrypte aussi cette violence systémique des hommes qui sature notre imaginaire. Des films aux livres, en passant par la peinture, c'est toute une culture qui regorge de scènes brutales, niant parfois l'âme des femmes, leur corps et leur essence même. Une écoute indispensable pour comprendre comment nos esprits et nos désirs profonds ont été colonisés par cette violence ancestrale.


Note de la rédactrice : Ces analyses n’engagent évidemment que moi. Si les idées avancées ici bousculent ou si l'on peut m'accuser d'anachronisme, je pense que les grands récits traversent les époques pour être transposés à notre réalité. C'est en les relisant à la lumière de notre présent qu'ils révèlent toute leur force.

bottom of page