Comment torpiller l’écriture des femmes - Joanna Russ
- Marion Marten-Pérolin

- 16 juin
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Pendant des siècles, la créativité des femmes a été empêchée, dénigrée et invisibilisée. Pas par hasard, pas par accident non plus, mais par des hommes. Par un tour de passe-passe sexiste, par pure méconnaissance ou mauvaise foi, les écrits de femmes n'étaient pas jugés dignes de la littérature ou étaient relégués au rang d'exceptions. L'essai Comment torpiller l’écriture des femmes de Joanna Russ revient précisément sur cet écrasement systémique de la créativité féminine.

« Au fil de l'écriture de cet ouvrage de taille et de forme biscornues, une conviction a grandi en moi : le nombre de bons livres écrits par des femmes dépasse largement les estimations les plus optimistes. »
Avec Comment torpiller l’écriture des femmes de Joanna Russ, publié chez Zones, on découvre une fissure béante dans l'histoire de la littérature et de la création féminine. C'est le récit d'un crime contre le corps et l'esprit des autrices, transformées en fantômes dont on ignore la présence, qu'on discrédite, qu'on dévalorise et qu'on invisibilise...
Joanna Russ, critique littéraire américaine et autrice de science-fiction (notamment de l'incontournable L'Humanité-Femme), a théorisé un procédé fallacieux pour nommer ce mécanisme : le glotologue. Un système redoutable qui consiste à contrôler l'information et à étouffer la création, sans jamais avoir recours à une censure directe.
Cet essai est pensé comme une ébauche d'outil analytique. Bien qu'il se concentre essentiellement sur l'Europe, les États-Unis et les livres anglophones, j'ai été heureuse d'y retrouver de grandes figures françaises comme George Sand, Françoise Sagan, Simone Weil, Simone de Beauvoir ou encore Marie Curie.
L'autrice évoque longuement l'effacement d'Emily Dickinson, ou le destin de ces femmes si pauvres parfois « qu'elles ne pouvaient se permettre d'acheter que quelques cahiers à la fois pour y écrire », quand elles ne devaient pas quémander des timbres à leur père ou de l'argent pour s'acheter des livres... Tout était fait pour les empêcher de s'instruire et d'écrire, car après tout, leur unique destin n'était-il pas de se marier et d'enfanter ?
À ce titre, l'exemple de la biographie de Marie Curie par sa fille Ève est révélateur d'un «deux poids, deux mesures» flagrant. Elle y décrit sa mère qui, « pendant des années, au début de sa carrière scientifique et de sa vie maritale, a travaillé à plein temps tout en s'occupant seule du ménage, des courses, de la cuisine et des enfants, sans la moindre participation de son mari». Il y a de quoi s'indigner du sort réservé aux femmes. Elles ne sont pas nées pour gâcher leur vie à la bibliothèque ou écrire des livres, mais bien pour faire de beaux bébés, semblent souffler les gardiens de la plume patriarcale.
Dans son essai, Joanna Russ convoque une foule de références majeures : Anaïs Nin, Adrienne Rich, Sylvia Plath, Monique Wittig, Virginia Woolf, Emily Brontë, Charlotte Brontë, Jane Austen ou Mary Shelley... Autant d'époques, de styles et de génies balayés par les mêmes arguments sexistes.
Pour le patriarcat, les femmes qui écrivent ont soit été aidées par leur mari, soit sont des anomalies, des folles, ou des créatures ayant fait parler la « part masculine » en elles. Au mieux, elles ont écrit un bon livre par intuition, comme par accident. Bref, ce n'est jamais de l'art, et ce n'est jamais aussi bien que la prose et les vers des hommes à l'ego boursouflé. La médiocrité des uns reçoit des titres posthumes, quand le génie des autres n'arrive même pas jusqu'à nous.
Faisons un exercice ensemble pour nous rendre compte de cette réalité : demandez autour de vous de citer des auteurs, des livres ou des grands personnages. Vous verrez que les premiers noms qui viennent en tête ne sont presque jamais des femmes. Pire encore, cette réalité se retrouve dans les réponses des femmes elles-mêmes... C'est le signe de la puissance absolue du glotologue, qui colonise les esprits féminins et les enferme dans un discours qui les fait douter de leur propre valeur.

Pourquoi lire Comment torpiller l’écriture des femmes de Joanna Russ?
Joanna Russ a terminé l'écriture de cet essai en 1978, en y ajoutant en 1982 un prologue sur l'effacement spécifique de la littérature des femmes noires, un vrai ajout qui aurait mérité un chapitre entier (si ce n'est un livre!).
Cette lecture peut parfois nous égarer tant les exemples de sexisme dans la critique de la création des femmes sont nombreux, constants et incompréhensibles. On se dit : comment est-ce possible ? Comment a-t-on pu écrire de telles choses sur les œuvres des femmes ? De quel droit juger si durement l'écriture des femmes, leur peinture, leur composition ? De quel droit les invisibiliser dans les anthologies et les faire disparaître, tout simplement ? La réponse est implacable : parce que les privilégiés ont justement tous les droits, et qu'ils en usent non pas pour le bien commun, mais pour conserver leur pouvoir.
Les hommes s'arrogent ainsi le droit de décréter ce qui est digne ou non de la littérature, ce qu'est un bon roman ou un bon personnage. Pire, ils s'octroient comme comble absolu le droit de décrire les émotions des femmes et leurs trajectoires à travers des personnages qui, somme toute, les enferment dans des stéréotypes destructeurs. La femme adultère ? Elle se suicide (pensez à Anna Karénine ou Madame Bovary). Quels sont alors les modèles pour les femmes qui grandissent dans un tel imaginaire, un imaginaire souvent violent et toxique ? En étant ainsi racontées par des hommes, on leur enlève la parole, le droit de s'exprimer et de donner à lire leur réalité intime : leur vie de femme. Quel scandale, entendait-on, de parler de ces « choses de bonnes femmes », des règles notamment... Pourtant, il s'agit de la réalité de la moitié de l'humanité, qu'on efface par un choix profondément et politiquement sexiste.
Un miroir contemporain : Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter
L'autrice Alice Zeniter a elle aussi étudié cet effacement systémique dans son excellent ouvrage Toute une moitié du monde, un livre sur la place des femmes dans la littérature qu'on peut intimement rapprocher de l'essai de Joanna Russ. Au fil des pages, Alice Zeniter nous interpelle sur la sous-représentation des femmes dans les grands prix littéraires. Elle nous révèle une vérité perturbante : toute sa vie de lectrice, elle a été « un homme », lisant le monde à travers des lunettes exclusivement masculines. Comment trouver un modèle, comment puiser la force d'écrire dans une arène aussi misogyne, où les figures de proue de la littérature sont façonnées par des archétypes virilistes ?
Dans ces discours dominants, les femmes font tache. Pourtant, elles écrivent depuis des siècles et des siècles. Rappelons-nous que le tout premier texte signé de l'histoire de l'humanité nous vient d'une femme : la poétesse sumérienne Enheduanna (qui a vécu au XXIIIe siècle avant J.-C.). Souvenons-nous aussi à quel point l'Histoire a peu valorisé Sappho, figure pourtant majeure de la poésie lyrique aux VIIe et VIe siècles avant J.-C. Tâchons de nous en souvenir, et de célébrer leurs voix.
Ces citations à retenir dans cet essai de Joanna Russ
Pour saisir toute la force de cet essai sur la littérature des femmes, un fossé que je tente à mon niveau de combler ici en leur donnant plus de visibilité, voici des passages qui décryptent la mécanique infernale qui restreint les femmes depuis des lustres.
« Le discours culturel peut aller jusqu'à invisibiliser aux yeux du public, dès son plus jeune âge, les preuves concrètes de la représentation de l'expérience féminine par des femmes artistes. »
« L'histoire littéraire semble marquée par ce cercle vicieux selon lequel, d'un côté, les femmes vertueuses n'ont pas assez vécu pour bien écrire et, de l'autre, celles qui ont assez vécu pour bien écrire ne peuvent être vertueuses. »
« Ces atteintes portées à la puissance créatrice expliquent peut-être la multiplication des pseudonymes masculins chez les femmes de lettres durant la seconde moitié du XIXe siècle, à une époque où l'anonymat était abandonné dans la presse périodique. »
« Bien des féministes affirment que la dévalorisation systématique de l'expérience des femmes et les comportements, valeurs et jugements qui en découlent tirent leur origine d'une dévalorisation systématique de la femme en tant que telle : la masculinité serait la "norme" et la féminité une "déviance" ou une "spécificité". »
« Il doit être bien inconfortable pour un patriarche de considérer le patriarcat comme le problème fondamental. »
Aller plus loin dans vos lectures féministes
Pour approfondir cette réflexion sur l'effacement des femmes et la confiscation de leur parole, voici trois lectures incontournables issues de ma collection.
Les grandes oubliées de Titiou Lecoq
Pour revenir sur l'effacement progressif des modèles féminins dans l'Histoire et sur les interdictions misogynes qui ont pesé sur nos ancêtres, Les grandes oubliées de Titiou Lecoq est essentiel. Cet héritage culturel, qu'il est indispensable de connaître et de déconstruire, passe en revue une invisibilisation qui, tout comme pour l'écriture, nous prive de modèles. En nous effaçant, on nous impose une histoire unique : celle des hommes.
La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges
Je pense également à ce texte puissant publié après la Révolution française. Olympe de Gouges s'y indigne de l'oubli des droits des femmes, exclues des beaux principes de Liberté, Égalité et Fraternité. Entre la spoliation systématique de leur capital et l'interdiction de travailler, de créer, de se soigner ou de posséder un bien sans l'accord de leur mari, tout un système a été verrouillé. Il a existé, et d'une certaine façon, il persiste encore. Se plonger dans l'histoire de la condition féminine est indispensable pour comprendre les grands enjeux du féminisme et militer pour le maintien de droits arrachés de haute lutte.
En bons pères de famille de Rose Lamy
Pour aller plus loin sur les rouages du patriarcat, En bons pères de famille de Rose Lamy décortique une notion juridique et culturelle encore bien prégnante dans les esprits. Ce concept exclut de fait les mères de famille qui, pourtant, ont toujours tout géré à la maison. Prisonnières de cette charge, elles ont été empêchées de créer, d'avoir du temps pour elles, pour respirer, vivre... et ont toujours eu à se protéger d'une violence institutionnelle invisible.
Note de la rédactrice : Cet article reflète mon interprétation personnelle de l'essai de Joanna Russ et de ses thèses. Le ton est volontairement engagé, c'est le propre de ce blog.


