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Toute une moitié du monde - Alice Zeniter

  • 24 mars
  • 6 min de lecture

Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter est un livre-promenade qui se savoure. L'autrice y livre une réflexion profonde sur le rapport à l’écriture, à la fiction, et sur la place des femmes et des hommes dans nos récits et nos bibliothèques. Elle nous ouvre les portes d'un monde littéraire qui semble souvent inaccessible au commun des mortels, et duquel les femmes ont été longtemps exclues.


Une moitié de lune dans une nuit noire pour représenter Toute une moitié du monde d’Alice Zeniter.

« Toute une littérature à laquelle il manque une moitié du monde, ça fait quand même beaucoup. Ça se pose là, comme un trou béant. Ça se remarque... non ? »


C’est cette interrogation féministe qu’Alice Zeniter aborde dans son essai Toute une moitié du monde publié en 2022. Il devient en effet difficile de ne pas remarquer que les autrices sont moins souvent primées que leurs confrères, et qu’elles restent globalement moins présentes dans nos représentations collectives littéraires.


Il suffit de regarder la place des autrices dans nos propres bibliothèques pour s'en convaincre. Même sans le vouloir, un biais s'immisce dans nos choix chez le libraire : nous nous tournons naturellement vers les grands classiques, souvent des chefs-d’œuvre écrits par de grands auteurs. Ces derniers proposent certes des personnages féminins, mais à travers un point de vue qui leur est propre, le fameux « male gaze », qui appauvrit considérablement nos représentations féminines.


L’objet de ce livre est double puisqu'il s'attache à décrypter cette absence pour la rendre enfin visible, tout en interrogeant les rouages profonds de la fiction. De l’acte d’écrire à la création des personnages, l'autrice met en lumière les biais qui influencent le travail de création. « Je veux à la fois que la fiction m'arrache au monde et qu'elle m'éduque sur lui. Est-ce que les deux sont irréconciliables ? C'est, en gros, le sujet de ce livre.», précise-t-elle.


Couverture du livre Toute une moitié du monde d’Alice Zeniter.
© Flammarion

Pourquoi lire Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter ?


Ma rencontre avec la plume d'Alice Zeniter a eu lieu avec L’Art de perdre, prix Goncourt des lycéens 2017. Ce livre sur la guerre d’Algérie, écrit du point de vue d'une petite-fille de harkis, m'avait marquée par sa puissance historique. C’est donc avec beaucoup de curiosité que j'ai ouvert son essai Toute une moitié du monde. Ce titre m'a immédiatement interpellée : toute une moitié du monde absente de ma bibliothèque, cela crée effectivement un trou béant. Comme l’autrice l’évoque, j’ai réalisé que j’étais moi aussi une femme qui lisait des personnages féminins pensés par des hommes. À la question « quel est mon personnage féminin préféré ? », j’aurais pu répondre Anna Karénine de Tolstoï, une femme adultère qui met fin à ses jours, un texte que j’ai d’ailleurs beaucoup aimé. Mais pourquoi de telles représentations sont-elles si systématiques ? N’y a-t-il pas plus de destins possibles pour les femmes, plus de rôles à explorer ?


Face à ce manque de réponses, l'urgence est d'inventer des personnages féminins, de leur donner un corps et un esprit, mais aussi de lire des femmes. J'ai donc décidé d'explorer davantage l'œuvre d'Alice Zeniter, avec Sombre dimanche ou Juste avant l’oubli, et de suivre ses recommandations, comme la lecture de L’Autre moitié du soleil de Chimamanda Ngozi Adichie.


Lire Toute une moitié du monde, c'est comprendre que les femmes évoluent dans un système qui les invisibilise et les silencie. Un monde où seul le point de vue du dominant s'exprime est un monde pauvre, privé de la pluralité des expériences humaines. Puisqu'il est toujours plus facile de représenter ce que l'on connaît, il devient essentiel de faire l'effort de s'intéresser à d'autres univers, à d'autres histoires. Chercher d'autres points de vue, c'est, au fond, chercher à mieux comprendre notre humanité.


Un monde défavorable aux femmes


« J'écris et je publie dans un milieu qui, malgré le grand nombre de femmes qui y travaillent, est défavorable aux femmes (comme beaucoup) (comme tous).»

Cette hostilité systémique ne se voit pas forcément dans les rayons des librairies, mais elle éclate au grand jour dès que l'on observe la répartition des prix littéraires. Les prix littéraires reflètent cruellement cet état de fait.


Depuis sa création, le prestigieux prix Goncourt n'a récompensé que 10% de femmes. Le constat est à peine plus reluisant pour les autres institutions : selon les calculs d'Alice Zeniter (basés sur les données disponibles en 2022), les lauréates ne représentaient que 36,8 % du palmarès du prix Femina, 36,7 % du Goncourt des lycéens, 32,6 % du prix Inter, 21% du Médicis et seulement 15,2 % du Renaudot. Sur la période de 2012-2020, les femmes ne comptaient que pour 38 % des sélectionnés aux neuf grands prix littéraires d'automne... « Le Nobel de littérature n'a couronné qu'une dizaine de femmes, contre une centaine d'hommes. », ajoute l'autrice... même si depuis 2022, Annie Ernaux et Han Kang ont eu l'honneur de recevoir ce prix pour leur oeuvre et qu'on compte également un prix Goncourt féminin supplémentaire en 2022 avec Brigitte Giraud pour Vivre vite.


Des histoires de "bonnes femmes"


Ces chiffres sont la preuve, s'il en fallait encore une, de cette absence criante. Ils démontrent que le talent des femmes est encore trop souvent relégué au second plan, confirmant que le monde des lettres reste un bastion où la légitimité se conjugue encore majoritairement au masculin. Longtemps, la sphère des femmes a été limitée, « non-storied », à savoir soit non racontée, soit jugée non racontable, ou n'ayant pas la forme d'une « Histoire » avec un grand H. Reflet d'une époque aussi où les femmes n'avaient pas d'espace à soi pour créer.


Alice Zeniter revient d'ailleurs avec humilité sur son propre travail dans Juste avant l’Oubli, réalisant que sa création de personnages féminins se basait alors sur une vision tronquée. C’est un héritage direct de sa lecture de King Kong Théorie de Virginie Despentes, qui révélait déjà que les fictions classiques ne présentaient quasiment jamais de femmes au physique ingrat ou médiocre, les enfermant systématiquement dans des archétypes de beauté ou de désir profondément misogynes.


Ces citations de Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter à retenir


Afin de prolonger la lecture et pour partager avec vous les grands thèmes de Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter, j'ai compilé quelques citations percutantes.


« Sur les trente dernières années, il est arrivé à plusieurs reprises que les femmes soient totalement absentes du palmarès des grands prix d'automne (en 1986, 1994, 1995, 2003 et 2008) et sur la période 2012-2020, les femmes ne représentent que 38 % des sélectionnées aux neuf grands prix littéraires. »


« Depuis que je connais le pays de la fiction, j'ai le même appétit pour ces rencontres étranges qui se prolongent pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines et deviennent des fréquentations. Les personnages de mes lectures m'accompagnent si bien qu'il m'arrive d'avoir envie de donner de leurs nouvelles. »

« Il faut au personnage assez de particularité pour demeurer irremplaçable, et assez de généralité pour devenir universel. »


« Le lien que je tisse avec les personnages est infiniment plus simple que celui que j'ai avec les personnes réelles et c'est une des raisons pour lesquelles je les chéris. »


« Affirmer qu'il manque à la fiction toute une moitié du monde, c'est lui dire aussi qu'il reste cette même moitié du monde dans laquelle s'égailler, et ça me paraît le plus beau des programmes. »

« Il y a tout à gagner, me semble-t-il, à accepter de se tourner vers les régions et les marges que nous ouvre la fiction, et de permettre ainsi un agrandissement de nos mondes, une pratique accrue de l'altérité. »


Aller plus loin dans vos lectures d'autrices


Sur ma liste de lectures à venir figure un essai ô combien à propos : Comment torpiller l'écriture des femmes de Joanna Russ. L'autrice y décortique les stratégies d'empêchement et de dénigrement des écrivaines dans un monde où le sexisme ne dit pas toujours son nom. Ce texte, paru initialement en 1983 aux États-Unis, me semble être le complément parfait pour approfondir le sujet abordé par Alice Zeniter.


En suivant les pistes suggérées dans Toute une moitié du monde, j'ai également découvert La Porte de Magda Szabó, qui met en scène deux personnages féminins liés par une relation affective totalement inédite. Un vrai coup de coeur ! Et toujours en quête de figures féminines fortes et complexes, je ne peux que vous conseiller la lecture de Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette, ou encore Contours du jour qui vient de Léonora Miano.


Ce sont autant de fictions au féminin qui répondent à un besoin criant de représentations: celle de nos vies, de nos sentiments et de nos corps, trop longtemps laissés dans l'ombre des récits dominants, peuplés de héros masculins en tout genre et de personnages féminins parfois invraisemblables et secondaires.

 
 

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