King Kong Théorie - Virginie Despentes
- 4 mars
- 5 min de lecture
King Kong Théorie est un manifeste féministe et anticapitaliste radical qui revendique une émancipation totale des femmes comme des hommes. Virginie Despentes y autopsie les normes patriarcales pour dénoncer l'hypocrisie des normes et appeler à une révolution sans compromis.

« J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. »
C'est par ces mots, devenus mythiques, que s'ouvre King Kong Théorie. Publié en 2006, ce manifeste défraie la chronique et s'impose immédiatement comme un texte essentiel pour saisir la plume de Virginie Despentes, mais aussi pour comprendre les enjeux profonds du féminisme contemporain. Se revendiquant comme la figure de proue de la « looseuse de la féminité », Virginie Despentes s'attaque frontalement à la toxicité des normes de beauté et aux critères inatteignables imposés aux femmes, une thématique que Mona Chollet approfondira plus tard dans Beauté Fatale.
À travers l'examen de la prostitution, du porno et des violences sexuelles, Virginie Despentes dénonce l'injonction permanente faite aux femmes d'être de « bonnes victimes », des « bonnes meufs » ou de « bonnes mères ». Elle pointe du doigt une asymétrie sociale frappante : là où la haine des femmes est banalisée, voire institutionnalisée, la moindre riposte féminine est perçue comme un crime. On l'a vu des années plus tard avec le déchaînement de harcèlement subi par Pauline Harmange après la publication de son essai Moi les hommes, je les déteste. Affirmation de misandrie politique d'un côté, violences systémiques de l'autre : le poids des réactions n'est jamais le même.
En donnant le ton d'une révolte déjà bien engagée, qu'on a pu découvrir dans son premier livre Baise-moi notamment, Virginie Despentes nous rappelle que l'émancipation des femmes reste indissociable d'une révolution nécessaire du côté des hommes, pour que ces derniers cessent enfin d'être les gardiens d'un ordre qui les enferme aussi.

Pourquoi lire King Kong Théorie de Virginie Despentes?
Lire King Kong Théorie, c'est découvrir une plume électrique et sans concession ; celle d'une autrice affranchie des normes qui nous parle vrai. Avec ce manifeste, on comprend que le féminisme ne se limite pas à une simple question esthétique, contrairement à ce que laissent penser certains hommes qui s'insurgent face à la « révolution des poils ». Le féminisme est une révolution totale et, selon l'autrice, profondément anticapitaliste, car le capitalisme se nourrit de ces destinées brisées et du contrôle des corps.
L'un des passages les plus difficiles de ce texte est celui où elle analyse le viol. Elle y souligne l'hypocrisie d'une éducation qui n'apprend jamais aux filles à se défendre face à des hommes qui, trop souvent, n'assument pas leurs actes. Virginie Despentes dresse ici les grandes lignes de la « culture du viol » (décrite plus tard par Valérie Rey-Robert) et ce que la philosophe Manon Garcia théorise comme un « échafaudage culturel » du viol.
En parcourant ces lignes, on prend la mesure de l'hypocrisie patriarcale qui se niche partout, jusque dans la critique littéraire. L'autrice rappelle ainsi que la première réception de Baise-moi a été dictée par un regard masculin, s'arrogeant le droit de définir la décence et de décider ce qui mérite, ou non, d'être écrit ou dit.
Pourquoi ce titre ?
Le titre ne doit rien au hasard. Il s'appuie sur une analyse brillante du film de Peter Jackson (2005). Pour Virginie Despentes, King Kong est la figure centrale d'une sexualité hors-norme, avant l'invention du genre et des catégories sociales. Le refus de la binarité : King Kong n'est ni homme, ni femme. Il est une puissance brute. Dans le film, la bête et la jeune femme partagent un lien qui échappe aux codes, c'est une alliance sauvage. Ici, la femme ne peut empêcher la folie des hommes de tuer le monstre. Pour Virginie Despentes, King Kong représente cette part de nous qui refuse d'être domestiquée. Le tuer, c'est tuer la possibilité d'un désir qui ne soit pas une domination. Une identité revendiquée : En choisissant ce titre, l'autrice s'identifie à la bête plutôt qu'à la "belle".
Ces citations de King Kong Théorie de Virginie Despentes
Découvrez l'essai King Kong Théorie en citations féministes inspirantes :
"Tout ce que j'aime de ma vie, tout ce qui m'a sauvée, je le dois à ma virilité."
"La maternité est devenue l'aspect le plus glorifié de la condition féminine".
"Comprendre les mécaniques de notre infériorisation, et comment nous sommes amenées à en être les meilleurs vigiles, c'est comprendre les mécaniques de contrôle de toute la population."
"Le viol, c'est la guerre civile, l'organisatin politique par laquelle un sexe déclare à l'autre : je prends tous les droits sur toi, je te force à te sentir inférieure , coupable et dégradée."
Aller plus loin dans vos lectures féministes
King Kong Théorie est l'une des lectures essentielles de toute bibliothèque féministe. C'est une porte d’entrée pour comprendre les jeux de domination du patriarcat et les injonctions impossibles qui pèsent sur nous, qu’il s’agisse de la féminité ou de la virilité.
Virginie Despentes souligne avec force que ceux qui ne cochent aucune case de ce « jeu de dupes » se voient souvent rejetés ou violentés. Pourtant, des formes plus inclusives de société sont possibles, et c’est tout l’enjeu des mouvements féministes actuels et passés.
Pour approfondir ces réflexions, je vous suggère d'autres voix puissantes :
Manon Garcia avec On ne naît pas soumise, on le devient, ou son analyse percutante du procès des viols de Mazan dans Vivre avec les hommes.
Ovidie sur le rapport à la sexualité au sein du couple hétérosexuel dans La chair est triste hélas.
Victoire Tuaillon avec Les Couilles sur la table, qui explore les différentes facettes de la virilité, ou l'essai de Daisy Letourneur, On ne naît pas mec.
Valérie Rey-Robert avec Le sexisme, une affaire d'hommes ou l'indispensable Une culture du viol à la française, pour décortiquer les mécanismes de domination.
Titiou Lecoq avec ses essais Libérées, Le couple et l’argent et Les grandes oubliées notamment qui vulgarisent des notions comme la charge mentale ou l'invisibilisation des femmes dans l'Histoire.
bell hooks, avec un clin d’œil particulier à La volonté de changer ou À propos d’amour, des textes qui soignent et ouvrent de nouveaux horizons.
À travers ces lectures, les revendications féministes ne sont plus seulement des slogans, mais des clés de compréhension pour bâtir un monde plus juste.


