Sombre dimanche - Alice Zeniter
- 1 févr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 févr.
Sombre dimanche d'Alice Zeniter est un roman de 200 pages qui se lit d'une traite. À travers le destin d'une famille installée dans une maison de bois au bord des rails, le lecteur traverse la Hongrie des années 50 jusqu'à l'aube des années 2000. Du joug nazi à l'occupation soviétique, le livre nous plonge dans l'envers du décor de Budapest, bien loin des clichés de la ville touristique.

« Le 4 novembre, les chars russes qu'on croyait partis entraient à nouveau dans Budapest, écrasant la révolution au passage. La mort devient presque banale, on pouvait la rencontrer en allant au marché, en traversant un pont. Elle restait gravée sur les murs sous forme de salves de balles et dans les pavés arrachés des rues. » - Alice Zeniter
Si je devais résumer Sombre dimanche d'Alice Zeniter en un seul mot, ce serait : fatalité. Il y a dans ce récit une force déterministe, comme si chaque vie, chaque lien, était irrémédiablement voué à se briser. Qu'il s'agisse du viol ou du suicide, Alice Zeniter aborde des thèmes d'une violence crue, mais essentielle, une violence tristement universelle qui s'immisce dans chaque conflit. Au cœur de ce chaos, cette petite maison de bois posée au bord des rails devient le symbole d'un monde où tout déraille. C’est une demeure qui, presque malgré elle, semble broyer le destin des femmes. Cette réflexion sur le destin féminin peut rejoindre le récit d'Annie Ernaux, La Femme gelée. Dans un tout autre registre, elle y dépeint le destin d'une femme dont la vie semble lui échapper, piégée par les attentes sociales et un quotidien qui finit par la pétrifier.
Sombre dimanche patientait dans ma liste de lecture depuis longtemps. Peut-être l’avais-je croisé au détour des pages de l'essai Toute une moitié du monde, où l'autrice interroge si justement la place des femmes dans la fiction. Ayant été bouleversée par le souffle de L'art de perdre, il me tardait de découvrir ce texte plus ancien. Publié en 2013, ce roman a raflé le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l'Express ainsi que le prix de la Closerie des Lilas... et dès les premiers chapitres, on comprend l'évidence de ce succès.

Quel est le résumé de Sombre dimanche d'Alice Zeniter ?
Tout est dans le titre : ce roman se déploie comme un dimanche pluvieux qui refuserait de s'achever, malgré de fragiles éclaircies. Le récit bat au rythme lancinant de la célèbre chanson hongroise Szomorú Vasárnap ou "Sombre dimanche". Surnommé "la chanson du suicide" pour sa mélancolie dévastatrice, ce chant d'une femme attendant son amour en vain résonne avec la même profondeur tragique que les complaintes de Barbara ou de Billy Holiday.
Au centre de ce drame, il y a Imre. C’est un homme qui ne veut pas mal faire, et c’est là que réside toute la tragédie : il est prisonnier d’un monde dont il ne sait s'extraire. Lorsqu’une jeune femme blonde fait irruption dans son quotidien, on veut croire au sauvetage, à la rédemption. Mais la réalité finit toujours par nous rattraper. Lentement, mais sûrement, tout se dérègle... ou plutôt, tout reprend sa place implacable.
Sombre dimanche, c’est la fresque d’une famille hongroise qui traverse la guerre sans jamais vraiment en sortir. Du grand-père mutilé aux femmes violées, Alice Zeniter explore ces cicatrices dont on ne guérit jamais. Le roman est sombre, certes, mais il est porté par une beauté indicible, celle de ces mots qui s’assemblent pour former une œuvre primée. L'autrice déploie une sensibilité rare pour raconter ces lignées brisées et ces générations qui peinent à saisir l'indicible de la guerre. Comme si le conflit rendait muet. Comme si, au fond, on n'en revenait jamais tout à fait. Après avoir refermé ce livre, vous ne verrez plus Budapest du même œil. Car même si la page semble tournée, l’Histoire, elle, reste gravée dans chaque pierre.
Ces citations de Sombre dimanche d'Alice Zeniter
Pour transmettre un bout de cette histoire, j'ai sélectionné des citations de Sombre dimanche d'Alice Zeniter. Puissent-elles vous donner envie de le lire.
"La charrette de ma tristesse est revenue sans toi..."
Elle avait compris très tôt que ne pas avoir vécu la guerre constituait une frontière inaccessible entre sa génération et celle de ses parents, celle du grand-père. Ils n'habiteraient jamais le même monde, ils n'auraient jamais les mêmes yeux."
"Ils ne se méfiaient pas de toutes les formes que peut prendre la mort."
Il pensait que le travail absorbe la tristesse, qu'il suffit de ne pas avoir le temps de pleurer pour que les choses s'arrangent."
"La vie réelle lui résistait."
La démocratie suffisait aux gens, même si elle était sale."
"Apparemment, je ne comprends plus le monde."
"Le pouvoir n'empêche personne de mourir."
"L'amour n'était pas une question de droits."
Est-ce que la vie pouvait n'être que ça ? Cette succession d'espoirs et de dépressions, l'un faisant toujours oublier l'autre, malgré les années et le peu de sagesse qu'on pouvait en tirer? Est-ce que c'était possible qu'il n'y ait pas plus?"
"Est-ce qu'on peut oublier qu'on a eu une famille?"
"Dans le silence, tout se dérègle. Le temps ne finit plus jamais."
Aller plus loin dans vos lectures féminines
Si vous souhaitez prolonger l’immersion dans l’univers d’Alice Zeniter, je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans Juste avant l’oubli. Et pour rester dans cette atmosphère hongroise si singulière, tournez-vous vers La Porte de Magda Szabó, chef-d’œuvre sur la force des personnages féminins.
Parce que ce blog a pour vocation de mettre en lumière des voix féminines puissantes, je vous suggère également d’aborder le thème du suicide, central dans Sombre dimanche, à travers le magnifique récit de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. Enfin, dans une veine différente mais tout aussi bouleversante, je vous recommande vivement son roman No et moi ; cette rencontre lumineuse entre une adolescente et une jeune femme sans-abri m’a particulièrement touchée par sa justesse et son humanité.


