Les grandes oubliées - Titiou Lecoq
- 2 févr.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 févr.
Avec Les Grandes Oubliées, Titiou Lecoq mène l'enquête sur l'effacement systématique des figures féminines, de la Préhistoire à nos jours. Ce livre n'est pas seulement une lecture féministe essentielle : c'est un électrochoc qui déconstruit le mythe d'une humanité bâtie par les seuls hommes.

« Nous ne sommes pas à l'abri d'être de nouveau effacées. »
Titiou Lecoq
Dans cet essai magistral publié aux éditions L’Iconoclaste, Titiou Lecoq nous propose un grand plongeon dans l’Histoire, de la Préhistoire à nos jours. Dans Les grandes oubliées, son constat est sans appel : la "fabrique de l'oubli" est une machine de guerre du patriarcat. Des plateaux TV aux manuels scolaires, on a construit un récit où la femme n'est qu'un objet, un butin ou une éternelle incapable, dont l'intelligence serait limitée par la taille de son crâne.
Ce monde, construit par et pour l'homme "viril", ne laisse aucune place à l'altérité. Même au cœur de notre démocratie, dans l'hémicycle, les femmes doivent encore justifier leur légitimité face à un sexisme décomplexé. Le féminisme reste une absolue nécessité. On doit aussi à Titiou Lecoq un essai sur les finances au sein du couple, terreau des inégalités entre hommes et femmes, Le couple et l'argent.

L'histoire des droits des femmes dans Les Grandes Oubliées
À travers les siècles, Titiou Lecoq déconstruit l'idée reçue selon laquelle la condition féminine suivrait une progression linéaire vers le progrès. Au contraire, nos droits sont fragiles. Saviez-vous que c'est à la Renaissance que les femmes ont perdu le plus de libertés ? Sous couvert de chasse aux sorcières, une haine profonde a conduit à leur éviction de la sphère publique. Je vous invite à lire Sorcières de Mona Chollet pour en savoir plus sur cette sombre réalité.
La Révolution française a crié « Liberté, Égalité, Fraternité »... mais a soigneusement oublié les femmes en chemin, je vous invite là aussi à lire La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges. Interdiction de courir, d'avorter, d'hériter, d'étudier ou même de marcher seule : la liste des privations pour les femmes est longue...
Aujourd'hui, si des victoires comme la déconjugalisation de l'AAH ou la constitutionnalisation de l'IVG marquent des avancées réelles, le combat reste entier. Ce livre exceptionnel nous rappelle que pour ne plus être effacées, nous devons d'abord nous réapproprier notre passé.
Une société qui efface et violente les femmes
Ma rencontre avec la pensée de Titiou Lecoq s'est faite via son podcast sur la gestion financière du couple, Rends l'argent de Slate. Une écoute qui a résonné avec ma lecture du livre de Matthieu Palain, Nos pères, nos frères, nos amis, un ouvrage terrible sur les mécanismes des violences conjugales. Ce qui lie ces deux œuvres ? Le constat d'une société où la femme, quoi qu'elle fasse, "dérange" ou "provoque". Une société où la faute lui incombe toujours.
Dans son essai historique, Titiou Lecoq démonte le mythe de la femme éternellement confinée à sa cuisine. En s’appuyant sur des travaux d’historiens, elle montre que cette aliénation est une construction, une fabrique lente et minutieuse de la haine de l’autre. C’est une lecture riche de références, souvent drôle, mais fondamentalement consternante : on y découvre comment, pendant des siècles, des lois ont été pensées pour entraver la liberté des femmes et rassurer des hommes bâtissant leur identité sur cette domination.
Ces femmes disparues des manuels scolaires
L’essai de Titiou Lecoq nous confronte à une réalité brutale : l’histoire n’est pas neutre, elle a été activement "nettoyée" de ses figures féminines. Les manuels scolaires, en ne célébrant que les grands hommes, perpétuent cet effacement systématique.
Voici quelques exemples marquants cités dans l'ouvrage :
« Le premier texte écrit par un auteur identifié et revendiquant son identité date de 2300 ans av. J.-C. et, figurez-vous, que cet auteur est une femme. »
Il s’agit d’Enheduanna, princesse et poétesse sumérienne. La toute première signature de l'humanité est donc féminine. Je pense aussi à Sappho que j'ai découvert récemment.
« Peut-on sérieusement envisager de ne pas évoquer la grande Brunehaut (546-613)? La première reine de France, celle qui a dominé les territoires francs pendant près de quarante ans et qu'on a — vous commencez à connaître la rengaine — complètement oubliée ? »
Une reine dont je n'avais jamais entendu parler... Et pour ne pas allonger ce billet doux, je ne peux toutes les détailler, mais je tenais à lister quelques-uns de ces noms qui méritent de retrouver leur place dans notre mémoire collective :
L'Antiquité et le Moyen Âge : Atalante, Alix la Burgotte.
Les arts et les lettres : Catherine Bernard, Artemisia Gentileschi.
Les révolutionnaires et les militantes : Charlotte Corday, Pauline Léon, Etta Palm, Pauline Roland, Louise Michel.
Les héroïnes de guerre : Émilienne Moreau-Evrard.
Toutes ces femmes, ainsi que les historiennes qui se battent aujourd'hui pour les sortir de l'oubli, sont les piliers d'une histoire commune enfin complète. Pour prolonger cette découverte de manière plus ludique, je vous conseille vivement le roman graphique Culottées de Pénélope Bagieu, qui présente avec beaucoup d'humour et de tendresse d'autres portraits de grandes oubliées.
Ces dates à retenir sur la condition des femmes en France
Dans Les Grandes Oubliées, Titiou Lecoq dresse une liste à la Prévert des dates à retenir qui permettent de mesurer l'ampleur de l'effacement et de la reprise de pouvoir des femmes en France. En voici les points de rupture les plus marquants :
1487 : Publication du Malleus Maleficarum (« Le Marteau des sorcières »). Un traité misogyne qui va théoriser la chasse aux sorcières et la haine du corps féminin.
1514 : La coutume du Poitou introduit l'incapacité juridique des femmes mariées. Elles perdent le droit de signer des contrats ou de gérer leur héritage sans leur mari.
XVIIe siècle : L’Académie française décrète que « le masculin l’emporte sur le féminin », supprimant la règle latine de l’accord de proximité qui prévalait jusqu'alors.
1793 - 1795 : Le reflux révolutionnaire. En deux ans, les femmes sont exclues de l'armée, leurs clubs politiques sont interdits et il leur est même interdit de s'attrouper à plus de cinq dans la rue.
1907 : Enfin, les femmes mariées peuvent disposer librement de leur salaire (jusque-là perçu par le mari).
21 avril 1944 : Les femmes deviennent électrices et éligibles. (A noter : les femmes d'Outre-mer ou en Algérie ont eu le droit de vote plus tard.)
1946 : La magistrature s'ouvre enfin aux femmes.
1967 : La loi Neuwirth autorise la pilule contraceptive, bien que de manière très encadrée.
1974 - 1982 : Le long combat pour l'IVG. Loi Veil en 1974, vote définitif en 1979 et remboursement par la Sécurité sociale en 1982.
1975 : Suppression de l'article 324 du Code pénal qui rendait « légitime » le crime passionnel. Le meurtre d'une femme adultère n'est plus excusé par la loi.
1985 : La Bourse de Paris accueille enfin sa première femme.
Ces citations dans Les grandes oubliées de Titiou Lecoq
Voici quelques citations féministes clés de cette lecture essentielle. Comme de nombreuses lectrices, je suis convaincue que Les Grandes Oubliées de Titiou Lecoq devrait être inscrit aux programmes scolaires. Il décortique avec brio l'impact du patriarcat sur l'effacement des femmes et déconstruit ce récit historique trop souvent exclusivement masculin. Il est temps de redonner des modèles aux petites filles qui en manquent cruellement.
"Nos propres biais font toujours relier art et homme, puissance artistique et masculinité."
L'invisibilisation de la vulve est un phénomène récent."
"Au Néolithique, on assiste à une augmentation générale des violences et au développement des inégalités."
"Si le patriarcat l'emporte alors, c'est parce qu'il porte dans son essence même le fait d'écraser les autres régimes, de réduire à l'impuissance l'altérité. Il ne peut co-exister pacifiquement."
Le premier auteur connu de l'humanité est une femme, et on n'en parle jamais."
"On se construit en tant que femme ou homme ; il ne s'agit pas d'une simple donnée biologique, mais d'un lent accomplissement social."
"Savoir quelles histoires ont disparu est aussi intéressant que de connaître celles qui ont survécu."
Penser que Jeanne d'Arc est exceptionnelle simplement parce qu'elle est une femme, c'est oublier toutes les autres chevaleresses qui ont défendu leurs terres en portant l'armure."
"La haine des femmes est au coeur de la pensée d'une partie des intellectuels de l'époque, elle structure leur conception du monde. Ce n'est pas une erreur, mais un de leurs piliers."
"Les chasses aux sorcières connaissent leur paroxysme entre 1560 et 1630, où elles virent aux féminicides de masse."
"La création de l'Académie française est pour beaucoup dans la grande entreprise de masculinisation du français."
"Quelle société pourrie (au XIXe), où l'on vous dit que vous êtes obligée de coucher avec votre mari même si vous n'en avez pas envie et, en même temps, qu'en agissant ainsi vous devenez impure."
"Le grand promoteur en Europe de la castration féminine s'appelait Alfred Hegar (...) on pratiquait également l'excision. Hegar et ses confrères mutilèrent des milliers de femmes, mais au nom de la science, s'il vous plaît. On pensait que l'ablation du clitoris, la clotridectromie, permettait de soigner les femmes hystériques, masturbatrices et migraineuses."
"Nous ne sommes pas à l'abri d'être de nouveau effacées."
"Chaque génération de féministes semble condamnée à la répétition, à cause de l'effacement, de l'oubli du travail de celles qui l'on précédée."
"Elles veulent être reconnues comme des égales.
Et cela, c'est le féminisme."
"Nous baignons dans une société qui nous tient un discours contradictoire. A la fois, on nous rabâche que l'égalité femmes-hommes est déjà là (...) et en même temps que l'inégalité est naturelle."
"L'école fabrique activement de l'inégalité entre les filles et les garçons."
D'autres références sur la condition féminine
Si vous souhaitez approfondir ces thématiques, voici quelques œuvres incontournables qui explorent la condition féminine sous différents prismes.
Sur le droit à l'avortement
Le film Call Jane de Phyllis Nagy
Le film Une affaire de femmes de Claude Chabrol
Le livre L'Événement d'Annie Ernaux (ou le film d'Audrey Diwan)
La Cause des femmes de Gisèle Halimi
Sur les inégalités de genre
Nous sommes tous féministes de Chimamanda Ngozi Adichie
King Kong Théorie de Virginie Despentes
Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter
Le couple et l'argent de Titiou Lecoq
Le film Une vie volée de James Mangold
Le Bal des folles de Victoria Mas
Sur les féminicides
La Nuit du 12 de Dominik Moll
La Culture du féminicide d'Ivan Jablonka
Sur les violences sexuelles
Vivre avec les hommes de Manon Garcia
Une culture du viol à la française de Valérie Rey-Robert
La chair est triste hélas d'Ovidie


