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Le Bal des folles - Victoria Mas

  • 9 avr.
  • 5 min de lecture

Le Bal des folles de Victoria Mas est un premier roman historique qui bouscule nos certitudes et confirme l'inhumanité d'une époque envers les femmes. Ce roman a reçu le Prix Renaudot des Lycéens en 2019 et a été adapté au cinéma par Mélanie Laurent en 2021.


Une femme qui danse pour illustrer Le Bal des folles de Victoria Mas

« Entre l'asile et la prison, on mettait à la Salpêtrière ce que Paris ne savait pas gérer : les malades et les femmes. »


En lisant Le Bal des folles de Victoria Mas, on est saisi d'effroi. Ce premier roman nous raconte une époque terrible pour les femmes, et une époque encore plus terrible pour les malades mentales. À la Salpêtrière, en 1885, pour mieux "comprendre" les femmes et leurs symptômes, la douceur n'était pas de vigueur. D'autres sévices s'ajoutaient alors à la longue liste des douleurs ou traumatismes des femmes, laissant immanquablement des traces.


Victoria Mas nous plonge au cœur de cette mécanique de l'aliénation où le regard masculin, ici médical, finit par créer la folie (ou aggraver) qu'il prétend soigner. Pour les internées, commence "une lutte muette et quotidienne pour la normalité", une norme édictée par les hommes, les pères, les maris. Ce thème rejoint d'ailleurs un autre livre que j'ai lu récemment : Mon vrai nom est Elisabeth d'Adèle Yon. Cette enquête sur l'arrière-grand-mère de l'autrice, internée pendant de nombreuses années et lobotomisée pour correspondre aux attentes sociales dans les années 1940, fait écho de manière glaçante aux patientes de Charcot décrites par Victoria Mas. Dans les deux cas, le corps et l'esprit des femmes deviennent des territoires que l'on mutile pour les faire taire.


Couverture du livre Le Bal des folles de Victoria Mas
© Le Livre de Poche

Quelle est l'histoire du roman Le Bal des folles de Victoria Mas ?


C'est une sombre histoire que celle des femmes internées à la Salpêtrière à la fin du XIXe siècle. Dans Le Bal des folles Victoria Mas nous présente l'histoire d'un bal où l'hôpital exhibe les « folles » à la bourgeoisie, soi-disant pour les divertir. Éthiquement, la question se pose : qu'est-ce qu'un bal où sont invités des notables peut provoquer comme effets positifs sur des malades ? Il s'agit peut-être d'une manière malsaine de regarder les malades, de se rassurer qu'on est du bon côté de la folie. Ce bal costumé de mi-carême fait se rencontrer deux mondes : les « sains » et les « aliénés ».


Victoria Mas signe ici un roman historique sur la Salpêtrière, mais aussi sur le traitement des maladies mentales (hystériques, épileptiques, mélancoliques, maniaques ou démentielles) et des expérimentations barbares sur les femmes. Le Dr Charcot y fait ses démonstrations d'hypnose : à l'époque, recréer les crises pour les analyser était la norme. La parole des femmes y est toujours dénigrée, leur corps disséqué, leur esprit violenté. On peut se poser la question de l'impact de cette maltraitance sociale sur leur psyché. Certains personnages ont subi l'inceste et le viol, des agressions qui se répètent là où on devrait prendre soin d'elles...


Des pères trop puissants


Victoria Mas écrit ceci : la Salpêtrière était alors « un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d'avoir une opinion. » Une prison de femmes dans une société de pères et d'époux, bref, une société patriarcale et misogyne. Cette analyse rejoint un essai phare de ma bibliothèque, En bons pères de famille de Rose Lamy. Elle y décrypte la place du patriarche qui dispose de presque tous les droits sur sa famille. C'est un fait historique encore ancré dans nos inconscients : « Dans ce monde, maintenir la réputation d'un patronyme importe plus que de garder ses filles », peut-on lire dans Le Bal des folles. Certains pères ne cherchent pas à ce que leur fille aille mieux, mais bien à se débarrasser d'elle comme d'un problème en les internant de force. Parfois, des femmes (belles-mères ou tantes) sont complices, mais comme le souligne l'autrice : « La majorité des aliénées le furent par les hommes, ceux dont elles portaient le nom ».Victoria Mas écrit: « La folie des hommes n'est pas comparable à celle des femmes, les hommes l'exercent sur les autres, les femmes sur elles-mêmes. »


La sororité face à la violence


À travers des personnages féminins attachants comme Louise, Geneviève, Thérèse ou Eugénie, l'autrice invite à la sororité.

Les aliénées de ce roman sont de tous les âges :

  • Louise, adolescente exposée aux regards des hommes lors de ses crises.

  • Eugénie, 19 ans, internée pour son don de voir les morts, un écho direct au don décrit dans La Sorcière de Marie NDiaye.

  • Thérèse, ancienne prostituée qui a osé la révolte en jetant son compagnon violent à la Seine.

Des femmes au passé différent que tout oppose parfois qui deviennent complices dans ce monde hostile.Un sujet qui me rappelle Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, racontant la maladie tragique de sa mère.


Des femmes trop libres


Ces femmes avaient le tort d'être libres... Et les hommes ne les veulent pas libres, mais soumises. Eugénie, par exemple, se cultive, elle veut faire ce que son frère fait, ce qui lui est interdit. Ce sexisme ordinaire, le féminisme l'a combattu. Je pense ici à Virginia Woolf et son essai Une chambre à soi sur l'accès des femmes à l'étude, ou encore à Les grandes oubliées de Titiou Lecoq qui revient sur l'effacement systématique du savoir féminin.


Ces citations du roman de Victoria Mas


J'ai compilé pour vous quelques citations marquantes de ce premier roman de Victoria Mas. Elles permettent de mieux comprendre la profondeur des thèmes abordés par l'autrice : l'aliénation, la dépossession du corps et l’espoir.


« Les folles les fascinent et leur font horreur. »


« La maladie déshumanise ; elle fait de ces femmes des marionnettes à la merci de symptômes grotesques, des poupées molles entre les mains de médecins qui les manipulent et les examinent sous tous les plis de leur peau, des bêtes curieuses qui ne suscitent qu'un intérêt scientifique. »

« Libres ou enfermées, en fin de compte, les femmes n'étaient en sécurité nulle part. Depuis toujours, elles étaient les premières concernées par des décisions qu'on prenait sans leur accord. »


« Existe-t-il pensée plus consolante que de savoir les proches défunts à vos côtés ? La mort perd en gravité et en fatalité. Et l'existence gagne en valeur et en sens. Il n'y a ni un avant ni un après, mais un tout. »

Aller plus loin dans vos lectures de récits féminins


Parce que les récits féminins nous apportent un éclairage précieux sur leurs émotions, leur rapport à l'autre, mais aussi sur leurs supplices dans un monde encore beaucoup trop misogyne, je vous suggère quelques lectures pour compléter celle-ci.


Je pense d'abord aux récits-témoignages de Christine Angot sur l'inceste, notamment L'Inceste et Le Voyage vers l'Est. L'autrice y décrit une emprise terrible et souligne comment les pères commettent des actes de domination avec la complicité d'une société qui refuse trop souvent de reconnaître ce fléau.


Dans un registre plus onirique mais tout aussi cruel, le roman Du domaine des murmures de Carole Martinez nous présente l'histoire d'une emmurée, là aussi maltraitée par la vie et surtout par son père.


Sur la place des femmes et la docilité attendue, le texte Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette est également incontournable. Certaines scènes y montrent la violence gratuite de certains hommes envers les femmes. Enfin, comment ne pas citer le texte terrible de Nathacha Appanah, La nuit au cœur ? Ce livre retrace la mécanique implacable des féminicides, une autre manière de silencier les femmes et ce, en les anéantissant.

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