Beloved - Toni Morrison
- 9 mars
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Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Couronné par le prix Pulitzer en1988, Beloved de Toni Morrison revient sur un événement tragique survenu dans l’Ohio en 1873. Face à l’horreur de l'esclavage, une mère préfère tuer son enfant pour le protéger des chasseurs d'esclaves et d'un destin de servitude. Entre réalisme historique et récit de fantômes, Toni Morrison explore les tréfonds d'une mémoire hantée, celle de l'esclavage et de ses cicatrices.

« Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé. »
Tels sont les premiers mots du roman magistral de Toni Morrison, Prix Nobel de littérature. Dans Beloved, la fiction s'empare de la mémoire de l'esclavage pour nommer l'indicible réalité.
« 60 millions et davantage. » Ce sont ces âmes en peine, hommes, femmes et enfants, qui hantent ce récit. Comme on peut le lire dans l'œuvre : « Y’a pas une maison dans ce pays qu’est pas bourrée jusqu’aux combles des chagrins d’un nègre mort. »
Avec Beloved, le lecteur plonge dans l'horreur d'une plantation où les êtres humains sont traités plus mal que des animaux. Sous le joug de maîtres s'octroyant droit de vie, de mort et de viol, les corps sont brisés et les âmes perdues. À travers ce texte, l'autrice réveille la mémoire hantée de cette sombre période pour nous rappeler la cruauté dont les hommes sont capables. Dès lors, peut-on vraiment juger une mère qui, par amour, choisit l'acte extrême pour protéger ses enfants de ce monde-là ? Vous tremblerez en lisant ce roman de Toni Morrison, inspiré d'un fait réel. Il illustre la réaction brutale d'une mère face à l'insupportable Loi des esclaves fugitifs, cette législation qui permettait aux propriétaires de traquer et de récupérer leurs esclaves, même dans les États où l'esclavage avait été aboli.

Quelle est l'histoire de Beloved de Toni Morrison ?
Beloved de Toni Morrison est une histoire de fantômes. Ou plutôt, l'histoire des fantômes qui hantent les vivants. Sethe vit avec sa fille Denver et Paul D, un ancien compagnon de captivité, jusqu'au jour où une femme surgit de l'eau : Beloved. Cet être mystérieux est accueilli au 124, cette maison déjà possédée par le souvenir d'un bébé égorgé, un infanticide.
À la question « Beloved est-il un roman d'horreur ? », on peut répondre que certaines scènes sont, en effet, insoutenables. Mais l'horreur véritable ne réside pas dans le surnaturel : elle est dans la réalité historique de millions de personnes dont le quotidien ressemblait à ces pages.
Beloved est un livre difficile, exigeant, mais ô combien essentiel. Vous ne verrez plus le monde de la même manière après l'avoir refermé. C'est là toute la puissance de la littérature : ouvrir les yeux et les cœurs sur une réalité innommable. Après Love, j'ai lu Beloved, et mon cœur en porte encore la trace. J'ai également été saisie par son premier roman, L'Œil le plus bleu.
Ces citations de Beloved de Toni Morrison à retenir
Voici quelques citations de Beloved de Toni Morrison qui, selon moi, capturent l’essence même de ce récit.
« Il était devenu fou pour ne pas perdre l’esprit. »
« La seule malchance dans ce monde, c’est les Blancs. »
« Se libérer était une chose : revendiquer la propriété de ce moi libéré en était une autre.»
« J’ai pris mes bébés et je les ai mis là où ils seraient en sécurité. »
« L’amour léger, c’est pas de l’amour. »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices
Parce que les grandes histoires nous viennent aussi de grandes autrices, je vous recommande, dans cette même thématique de la mémoire hantée, les écrits de Han Kang (également Prix Nobel de littérature). Je pense notamment à son livre Celui qui revient, qui raconte l'horreur de la répression en Corée du Sud suite à la révolte de Gwangju en 1980. Un récit bouleversant où les morts refusent, eux aussi, de rester silencieux et où les âmes errent pour tenter de se faire comprendre.
Je pense également à un texte fondateur : Moi, Tituba sorcière…, le livre majeur de Maryse Condé (Prix Nobel alternatif de littérature). Elle nous y présente une histoire vraie, celle de Tituba, une esclave noire jugée pour sorcellerie à Salem. Là encore, l'imagination des hommes pour l'horreur et la torture a atteint des sommets sur fond de racisme, mais la plume de Maryse Condé redonne à cette femme toute sa puissance et sa dignité humaine.
Enfin, une autre voix essentielle émerge de cette littérature sur la violence et la Traite Atlantique : celle de Léonora Miano avec La Saison de l'ombre. Ce texte bouleversant relate la disparition des hommes dans un village d'Afrique subsaharienne, capturés pour le commerce triangulaire. Léonora Miano ne raconte pas le voyage, mais l'absence, le deuil et l'effroi de ceux qui restent, offrant ainsi un regard inédit et nécessaire sur cette tragédie mondiale. Ce texte puissant a valu à son autrice le Prix Femina en 2013.


