L'Oeil le plus bleu - Toni Morrison
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Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Dans la maison verte et blanche se trouvent des petites filles que le monde ne traite pas comme les autres. L'histoire de ces enfants malmenées par la société décrite dans L'Oeil le plus bleu de Toni Morrison interpelle, dérange et bouleverse. Ce premier roman saisissant décrit et dénonce la réalité du quotidien d'une partie de l'humanité, celle qui grandit dans l'ombre des standards de beauté et de réussite imposés par une culture qui ne leur ressemble pas.

« À l'époque, nous pensions que c'était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas. »
Dès les premières pages de ce roman de Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, le lecteur est confronté à la violence misogyne systémique qui ronge la société. À travers l'inceste, mais aussi la condition féminine, l'autrice nous plonge dans un récit brutal, porté par le regard et la candeur de petites filles. Dans L'Oeil le plus bleu, publié en 1970, Toni Morrison dénonçait déjà la réalité d'un racisme : celui qui impose des critères de beauté blancs et dévalorise les unes pour valoriser les autres de manière totalement arbitraire. Cette violence est d'autant plus incompréhensible qu'elle est vécue par des enfants qui ne saisissent pas pourquoi, aux yeux des autres, elles sont décrétées « laides ». En explorant ce traumatisme, Toni Morrison met en lumière ce que le regard des dominants fait aux corps et aux esprits des femmes et des enfants opprimés.

Quelle est l'histoire de L'oeil le plus bleu de Toni Morrison ?
Tout commence dans les années 1940 à Lorain, dans l'Ohio, lieu de naissance de Toni Morrison, qui dédie L'Oeil le plus bleu aux deux personnes qui lui ont donné la vie et à celle qui l'a rendue libre.
Le récit s'ouvre sur une image presque idyllique : une maison verte et blanche avec une porte rouge où vivent deux sœurs, Claudia et Frieda. Deux petites filles d'une dizaine d'années. Ces petites filles sont les témoins et les victimes d'un racisme institutionnalisé qui s'insinue jusque dans leurs jeux. À travers les yeux des poupées de porcelaine qu'elles sont censées aduler, elles se confrontent à un idéal de beauté qui les exclut. Elles ne ressemblent pas à Shirley Temple, cette icône blonde et angélique que la société leur impose comme modèle de perfection. Tandis que certaines rêvent d'être différentes pour être aimées, d'autres, comme Claudia, nourrissent une colère sourde, une envie de retourner la violence contre les oppresseurs.
Au rythme des saisons, le lecteur découvre par contraste la trajectoire brisée de Pecola Breedlove. « Une petite fille noire qui voulait sortir de la fosse de sa négritude pour voir le monde avec des yeux bleus. » Sa famille vit dans une ancienne boutique, un espace exigu où la pauvreté n'est que le décor d'une violence quotidienne. Dans ce foyer dysfonctionnel, Pecola subit l'impensable, finissant par croire que si ses yeux étaient bleus, les plus bleus du monde, sa vie serait enfin digne d'être vécue.
Ce roman m'a évoqué un souvenir du film La couleur pourpre de Steven Spielberg (adapté du roman d'Alice Walker que je n'ai pas encore lu et qui a reçu le prix Pulitzer de la fiction en 1983 ). J'ai pensé à Celie (incarnée à l'écran par Whoopi Goldberg) et Nettie à certains passages du livre, que ce soit sur l'inceste, mais aussi sur ce lien invisible et si fort entre des soeurs, entre des femmes, dans un monde profondément raciste et injuste.
Pourquoi lire L'oeil le plus bleu de Toni Morrison ?
Dans L'Oeil le plus bleu, Toni Morrison aborde des sujets d'une brûlante actualité que la société peine encore à adresser tant elle en est imprégnée. Nous évoluons dans une culture où l'inceste, la misogynie et le racisme structurel s'entremêlent. Être une femme reste dangereux et, trop souvent, une vie féminine semble avoir moins de valeur que celle d'un homme, même lorsqu'il s'agit de petites filles. Mais être une femme noire constitue une double peine dans cette société à la fois colonialiste, misogyne et raciste. Nous sommes ici à la racine même du concept d'intersectionnalité, théorisé plus tard par Kimberlé Crenshaw et porté par des voix essentielles comme celle de bell hooks.
À travers le regard d'enfants qui ne sont pas traitées comme les autres, Toni Morrison explore ce rapport au corps si complexe pour les petites filles. Parce qu'elles ne correspondent pas aux critères de beauté blancs, elles se retrouvent exclues, ne comprenant pas l'absence totale de représentations d'elles-mêmes, que ce soit dans les poupées qu'on leur offre, sur les couvertures de magazines ou à l'écran. En invisibilisant les femmes noires, la société patriarcale blanche anéantit une partie de l'humanité. C’est là que réside la puissance de ce premier roman. Toni Morrison poursuivra d'ailleurs cette exploration dans des textes aussi bouleversants que Love ou Beloved, où l'on retrouve cette dénonciation d'un racisme et d'une pédocriminalité banalisés par l'époque.
J'ai beaucoup aimé cette lecture d'à peine 200 pages qui change profondément notre vision du monde. Pour prolonger la réflexion, je vous invite vivement à écouter l'épisode "Femmes noires et flamboyantes" du podcast Un podcast à soi de Charlotte Bienaimé. À travers des témoignages poignants, cet épisode revient sur la vision que les jeunes filles noires portent sur leur propre corps et sur la manière dont elles se réapproprient leur image face aux standards dominants.
Ces citations de L'oeil le plus bleu de Toni Morrison ?
Pour saisir toute la puissance et la poésie de ce roman de Toni Morrison, j'ai compilé pour vous quelques passages qui m'ont particulièrement marquée.
« Mais comme le Pourquoi est difficile à expliquer, on doit se réfugier dans le Comment. »
« Étant une minorité à la fois comme caste et comme classe, nous vivions sur l'ourlet de la vie, en luttant contre notre faiblesse et en nous battant pour nous accrocher ou pour grimper sans aide dans les grands plis du vêtement. »
« La colère est une meilleure compagne. Être en colère, cela a un sens. C'est une réalité et une présence. La conscience de sa valeur. »
« Les Noirs n'avaient pas le droit d'entrer dans le parc et il hantait nos rêves. »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices
Parce qu'il est essentiel de lire davantage d’autrices pour comprendre les destins des femmes et leur rendre leur juste visibilité, je vous conseille vivement de plonger dans l’œuvre de Marie Ndiaye, notamment Rosie Carpe ou Trois femmes puissantes. Dans un autre registre plus théorique, la lecture de Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter est fondamentale pour saisir les mécanismes d'effacement des récits intimes qui nous sont pourtant nécessaires pour comprendre cette moitié de l'humanité.
Sur la question du racisme et de l'invisibilisation historique, le texte de Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière..., résonne avec force. Il nous confronte à la gravité de l'esclavage et à l'anéantissement de ces femmes dont les destins ont été entachés par la violence. Cette reconnaissance est d'autant plus cruciale à l'heure où l'ONU a reconnu, en 2026, la traite et l'esclavage racialisé des Africains comme le « crime le plus grave contre l'humanité ». Tous ces récits, il faut les lire, les acheter, les transmettre pour ne pas oublier.


