Jours sans faim - Delphine de Vigan
- 7 avr.
- 4 min de lecture
Quels sont les mécanismes psychiques et physiques de l'anorexie qui touche de nombreuses personnes à travers le monde ? Jours sans faim, le premier roman de Delphine de Vigan, apporte des éléments de réponse sur cette maladie qui transforme le corps en un véritable champ de bataille intime.

« Vous n'avez pas besoin de mourir pour renaître. »
Telle est la citation qui m'a le plus bouleversée en lisant Jours sans faim de Delphine de Vigan. Ce premier roman d'une autrice que j'affectionne particulièrement, après avoir dévoré Rien ne s'oppose à la nuit, D'après une histoire vraie et No et moi, est le révélateur d'un fléau de société : l'anorexie. Il traite ainsi des TCA (troubles du comportement alimentaire), comme la boulimie, qui touchent de très nombreuses personnes. Avec Jours sans faim, le lecteur touche du doigt la douleur psychique et physique liée à ce trouble.
Le fait que l'anorexie mentale touche essentiellement des femmes, bien que les causes soient multifactorielles, indique clairement qu'il s'agit d'un signal d'alarme à décoder. C'est le récit d'une guerre que se livrent à elles-mêmes ces jeunes filles, puis ces adultes, pour tenter d'exister. Un mal qui les ronge de l'intérieur.

Quelle est l'histoire de Jours sans faim, le premier livre de Delphine de Vigan?
Dans ce premier roman, nous faisons la connaissance de Laure, une jeune femme de 19 ans qui intègre un service hospitalier de nutrition. Elle n'est plus qu'un « squelette de 36 kilos ». Laure ne s'alimente plus, compte chaque calorie et dépense en activité physique le peu qu'elle consomme pour ne rien stocker, pour s'effacer. Ce personnage m'évoque La Végétarienne de Han Kang (Prix Nobel de littérature). Dans ce récit, le personnage cesse de manger de la viande du jour au lendemain ; maltraitée par son mari et sa famille, son esprit semble quitter ce corps qu'elle veut rendre à la nature.
Avec Jours sans faim, on comprend que l'anorexie est « un crime silencieux perpétré contre soi ». Ces femmes s'affament pour ne pas perdre le contrôle, pour trouver un
« sentiment de puissance » sur ce corps qui, parfois, les fait terriblement souffrir. C'est une lutte qui n'est pas toujours faite pour mourir, mais pour « disparaître, s'effacer ».
Il est alors difficile pour l'entourage de comprendre cette bataille mentale, lorsque la personne n'arrive plus à se mettre à l'abri d'elle-même... « C'est un tel effort de vivre », peut-on lire dans le roman. Pourtant, il faut trouver la force de se battre pour soi. Retrouver des forces, reprendre des kilos pour sauver ce corps et réussir, enfin, à exister en dehors de la maladie.
Bon à savoir : L'anorexie, et plus largement les troubles du comportement alimentaire (TCA), ne sont ni une fatalité, ni une question de volonté : ce sont de réelles pathologies qui nécessitent une prise en charge sérieuse et bienveillante. Si vous ou l'un de vos proches êtes concernés, ne restez pas seuls. Appelez le 09 69 325 900, service Anorexie Boulimie Info Écoute (géré par la FFAB, Fédération Française Anorexie Boulimie). Un numéro anonyme et non surtaxé. Des spécialistes sont à votre écoute pour vous soutenir et vous orienter vers des structures adaptées.
Ces citations à retenir de ce roman de Delphine de Vigan
Pour mieux saisir la bataille intérieure que se livre Laure, le personnage de Jours sans faim, j'ai sélectionné ces passages qui m'ont particulièrement marquée.
« Quand l'été s'est annoncé, comme toutes les filles de son âge, elle a commencé un régime pour pouvoir dandiner des fesses en maillot sur la plage. »
« Anorexique. Ça commence comme anorak, mais ça finit en hic. Dix pour cent en meurent à ce qu'il paraît. »
« Elle a vidé ce corps de sa vie, elle est allée jusqu'au bout, au bout de ses forces.»
« Dans un service de nutrition, il y a des gros, des maigres, des dénutris, des détraqués du bide, des écorchés de l'intestin, des diabétiques. Des qui-bouffent-trop, des-qui-vomissent, des-qui-n'arrivent-plus-à-avaler. »
« Elle n'est plus tout à fait seule à se battre contre elle-même. »
Aller plus loin dans vos lectures de récits féminins
Pour mieux comprendre la complexité des femmes, je pense qu'il est essentiel de lire des récits portés par un "female gaze" et des personnages féminins réalistes. Ces figures racontent l'universalité d'un destin soumis à des injonctions paradoxales à travers le monde. Qu'il s'agisse du corps ou de l'esprit, la guerre contre les femmes est sans merci. Il les faut toujours plus belles, plus maigres, plus dociles, plus fortes, plus douces, plus sexy, moins grosses, moins révoltées, moins visibles, moins bruyantes... Bref, comme si quoi qu'elles fassent, cela ne convenait jamais.
Pour aller plus loin, je vous conseille La Sorcière de Marie NDiaye, qui nous présente la puissance des femmes détentrices d'un don ancestral. Je pense également aux écrits de Léonora Miano avec Contours du jour qui vient, à travers les observations de Musango, une petite fille abandonnée par sa mère. Comment ne pas citer les livres de Toni Morrison, notamment Beloved ou L’Œil le plus bleu, qui révèlent les conséquences terribles du racisme à travers des personnages ô combien essentiels ? Enfin, je pense au travail analytique d’Annie Ernaux, qui fait d'elle-même un sujet littéraire qu'elle scrute et livre au monde, notamment dans La femme gelée ou L’événement. Puissent ces idées de lecture vous donner envie d'aller à leur rencontre.


