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Mon vrai nom est Elisabeth - Adèle Yon

  • 24 janv.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 10 févr.

Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon est le premier livre saisissant de l’autrice. À la frontière entre l’essai et le récit, cette enquête nous éclaire sur la condition des femmes au XXe siècle, et plus particulièrement sur le traitement qui leur était réservé au sein des institutions psychiatriques.


Une femme pensive en noir et blanc
L'enfermement psychiatrique au XXe siècle, un outil de contrôle social des femmes exploré par Adèle Yon dans Mon vrai nom est Elisabeth.

« Je suis tombée sur ces deux yeux qui me fixaient depuis la mort. »

Adèle Yon


C’est par ce face-à-face brutal avec une photographie d’archive que débute l’enquête d’Adèle Yon. En remontant le fil du temps, l'autrice exhume l'histoire de Betsy, son arrière-grand-mère, dont la mémoire s'était dissoute dans la poussière des secrets de famille. Entre récit intime et document d'archive, Mon vrai nom est Elisabeth (Prix Essais France Télévisions 2025) nous plonge dans la mécanique de l'oubli et de la violence faite aux femmes. Un livre nécessaire pour quiconque s'intéresse à la transmission des traumatismes et à la condition féminine.



Couverture de l’essai Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon © Éditions du sous-sol
Couverture de l’essai Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon © Éditions du sous-sol

Quelle est l'histoire de l'essai Mon vrai nom est Elisabeth d'Adèle Yon?


Tout commence après un suicide et une interrogation lancinante : qui était cette aïeule dont on ne prononce plus le nom? Adèle Yon découvre que Betsy a passé 17 ans enfermée à l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais. Diagnostiquée schizophrène, réduite au matricule 1244, elle porte sur ses tempes les marques indélébiles de la lobotomie.


L'autrice mène alors une véritable archéologie familiale pour comprendre comment une jeune femme, prise dans un étau de naissances rapprochées et d'une psychose puerpérale mal comprise, a fini par être internée et rejetée par un époux qui refaisait sa vie. À travers des entretiens et la lecture des registres de loi des entrées dans ces institutions, Adèle Yon redonne un corps et une dignité à celle qui n'était plus qu'un «double fantôme». Elle explore cette lignée de femmes où la maternité rime parfois avec angoisse et où le climat incestuel plane comme une ombre sur la santé mentale des générations suivantes.


Pourquoi lire cet essai d'Adèle Yon?


Si la première partie du livre nous attache aux pas d'Adèle Yon dans sa quête familiale, la seconde partie nous plonge brutalement dans la réalité clinique de l'époque. L'autrice ne se contente pas de raconter Betsy : elle dissèque le système qui l'a broyée.


« J’ai découvert l’époque par ses folles »


Cette phrase du livre résume parfaitement le travail d'Adèle Yon. Elle analyse comment la psychiatrie des années 50 servait de dépotoir aux échecs de la société patriarcale. Et comment les hommes ont lobotomisé massivement des femmes qu'ils ne comprenaient pas, et ne respectaient pas toujours d'ailleurs.


Au-delà de l'histoire hospitalière, c'est la question de la lignée de femmes qui rythme le récit. À travers sa thèse sur les "doubles fantômes", l'autrice s'interroge sur ce qui se joue dans la chair : blocage de règle, peur d'être folle, peur panique de devenir mère... Adèle Yon explore l'idée que la maladie mentale n'est pas qu'une défaillance biologique, mais souvent une réponse adaptative à un environnement violent.


L’autrice emploie volontairement le présent pour nous faire vivre son enquête. On remue la poussière avec elle, on ressent cette peur de la transmission : « Suis-je folle moi aussi ? ». En rendant justice à Betsy, Adèle Yon ne fait pas que revivre une aïeule, elle panse une plaie ouverte dans sa propre généalogie, dans sa matrice. C'est cette double quête, intime et historique, qui fait de cet essai une lecture d'une puissance rare, justement récompensée par le Prix essais France Télévision 2025.


Ces citations de Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon


Ces citations me semblent les plus bouleversantes pour comprendre l'essai Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon, et se souvenir de l'usage de la lobotomie sur les femmes.


"Quand on souffre, on n'écrit pas et d'ailleurs, on n’enquête pas non plus."


"Je me demande s'il n’y a pas quelque chose de l’ordre de la lignée des femmes, qui est tellement violent et qu’il n’est pas anodin d’être femme dans cette famille. Il y a quelque chose d'utérin, dans sa maladie, dans la façon qu’elle a d’être femme, dans la façon qu’elle a d’être mère, dans la façon dont ont été conçu ses enfants. Je ne sais pas comment dire. J’ai la sensation d’une transition forcée de fille à femme. D'un passage forcé."


Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie ne peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ces victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie."

"J’ai d’ailleurs constaté qu’un pourcentage élevé des femmes lobotomisées avaient également été victimes, à un moment de leur parcours, de violences sexuelles ou de traumatismes liés à la sexualité."


La lobotomie n’est souvent que l'aboutissement d’un processus de négation de l’autre qui structure déjà les rapports familiaux."

"Mais ce qui me frappe le plus c’est sans doute ceci : la croyance en une cause organique de la maladie mentale qui, tout au long de l’histoire de la psychiatrie, à justifier un contrôle supplémentaire sur les corprs des femmes."


Aller plus loin : de l'aliénation à la silenciation


La lecture de Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon est une réelle claque. Elle met en lumière l’aliénation des femmes par la psychiatrie au XXe siècle, rejoignant ainsi le récit du Bal des folles de Victoria Mas. Ce dernier nous plongeait déjà dans les années Charcot à la Pitié-Salpêtrière, où des femmes étaient enfermées et leurs symptômes exhibés devant ces messieurs de la science. Mais traiter les causes réelles, notamment les violences faites aux femmes, aurait été trop demander. La société a préféré organiser l'effacement des « indociles », parfois lobotomisées pour rentrer dans les rangs, pour devenir de bonnes épouses et de bonnes mères.


Cette réflexion fait aussi écho au livre bouleversant de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit. En revenant sur la bipolarité de sa mère, l'autrice laisse révèle un climat incestuel dont on peut penser qu’il a provoqué des comportements d’adaptation chez elle… avec des traumatismes.


Il faut prendre la mesure de la condition de ces femmes : enfermées, exhibées, maltraitées. Une violence institutionnalisée, une barbarie de plus. L'essai d’Adèle Yon nous rappelle cruellement ce qui était attendu des femmes dans les années 50. Ce n’était pas le Moyen Âge, et pourtant, elles étaient encore privées de liberté. Et tout cela se passait en France.


Enfin, dans un autre registre, je vous conseille chaudement le podcast d'Arte, Un podcast à soi. De nombreux épisodes redonnent la parole aux femmes pour mieux comprendre leurs récits, notamment sur les traitements médicaux imposés au moment de la maternité et de l'accouchement qui bouleversent, encore aujourd'hui, le corps et l'esprit.

 

Dans la bibliothèque de Marion, une collection de fragments de littérature féminine, choisie avec soin pour garder une trace de la beauté des mots.

 

 

 

 

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