Vu du ciel - Christine Angot
- 19 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 févr.
Avec Vu du ciel, Christine Angot explore les tréfonds de l’âme humaine. Ce premier livre, noir et sans concession, n'est pas seulement un récit : c'est l'acte de naissance d'une voix littéraire radicale.

"Je destine ce livre aux anges et à Dieu et ne souhaite à aucun mortel de l'ouvrir accidentellement."
Il est des sujets que l’on préfère occulter. On refuse souvent d’évoquer la pédocriminalité ou le meurtre d’enfants, comme si le silence pouvait effacer la réalité. Pourtant, quand un livre se saisit de ces deux thèmes, il déploie une force inédite. Je n’avais jamais rien lu d'aussi difficile et bouleversant. J’estime que la littérature n’est pas nécessairement là pour nous offrir un "bon moment", confortablement installés.
À mes yeux, elle possède cette puissance révélatrice qui nous contraint à regarder ce qui se dérobe à nos quotidiens. Elle nous tient les paupières ouvertes quand nous voudrions fermer les yeux. Elle peut être douce et joyeuse, mais ce n’est pas le chemin que je choisis pour l'instant. J’ai besoin de comprendre notre monde à travers la sensibilité des auteurs, leurs récits et leurs témoignages. Avec Vu du ciel, Christine Angot signe un premier livre extrêmement dérangeant. D’une écriture tranchante, sans fioriture, elle livre une histoire terrible. Ce style, par la violence d’une plume qui ne ménage jamais le lecteur, me rappelle la force de frappe du roman Baise-moi de Virginie Despentes.

Pourquoi lire Vu du ciel de Christine Angot?
La littérature est faite de hasards : on préfère un livre à un autre sans toujours savoir pourquoi. C’est ainsi que j’ai découvert la plume de Christine Angot. Mais j'ai voulu, cette fois, m'immerger volontairement dans l'essence de son sujet : ce secret que tout le monde murmure sans jamais le nommer, l’inceste. Pour cela, j’ai choisi de revenir à la source, à son tout premier livre : Vu du ciel. Lire un premier livre, c’est approcher le talent brut de l’auteur, la force du premier jet et l’urgence de la création. Dans ce récit, Christine Angot évoque déjà des agressions commises par "un ami de sa mère", mais la réalité n'est pas encore frontalement nommée. Elle prendra forme au fil de ses publications futures, comme dans L’Inceste ou Le Voyage vers l’Est, où elle affrontera crûment, par la littérature, cette vérité imposée.
Ici, l'autrice livre un roman d’à peine 100 pages. 100 pages acides qu’il faut lire d’une traite, dans l’urgence. C’est l’histoire de Séverine, et de tant d’autres petites filles victimes de sévices sexuels. Ce sujet, bien que terriblement éprouvant, est l’un des plus essentiels de notre société. Le regarder en face, c’est commencer à l'affronter.
Dans ce texte, Séverine devient l’ange gardien de Christine. Dans ce dispositif narratif singulier, Christine Angot utilise la figure de l'ange comme un médiateur. Cet ange, qui survole la ville, capte et nous transmet les pensées de Christine qui développe une curiosité que l'on pourrait juger morbide pour la mort tragique de Séverine. L'ange devient alors un bouclier psychique : il permet à l'autrice de se dédoubler pour regarder l'insupportable en face.
À travers ce regard "vu du ciel", l'obsession pour le destin brisé de Séverine devient une quête de reconnaissance, un miroir où l'intime et le fait divers se confondent pour ne laisser place qu'à une vérité criante. Vu du ciel est un texte fondateur qui nous rappelle que voir, c'est déjà commencer à ne plus subir. C'est reprendre le contrôle sur le narratif, et peut-être sur sa vie.
Ces citations du premier roman de Christine Angot
Certains passages sont très durs, très crus, aussi, j'ai préféré ne sélectionner que ces deux citations de Vu du ciel de Chrisine Angot :
Les anges ne sont pas des écrivains comme les autres. Ils n'ont pas de style propre. Ce sont tous d'anciens enfants tragiquement décédés."
"Pour se distraire, les anges regardent la terre."
Aller plus loin sur les récits de l'inceste
Dans le paysage des récits sur l’inceste, Christine Angot est une figure incontournable. Elle s’est imposée, notamment en 1999 avec son livre L’Inceste, où elle dissèque la relation toxique et dévastatrice imposée par son père. Écrit comme un flux de pensée permanent, le récit nous percute et nous habite ; le malaise devient physique. Cette lecture entre en résonance avec d’autres voix essentielles de ma bibliothèque : celle de Neige Sinno dans Triste Tigre ou d’Adélaïde Bon dans La petite fille sur la banquise. Autant de corps et d'esprits brisés. Je pense aussi à La Familia grande de Camille Kouchner, qui lève le voile sur l’emprise d’un beau-père célèbre et, surtout, sur la culpabilité des témoins et le poids du déni collectif.
Aussi, je vous conseille particulièrement d'écouter le podcast Ou peut-être une nuit (Charlotte Pudlowski pour Louie Media). Bien plus qu'un témoignage, cette enquête offre une réflexion profonde grâce aux interventions de nombreux experts. Elle analyse avec précision le berceau des dominations, la mécanique du silence et la place complexe accordée à la parole des victimes dans notre société.


