La familia grande - Camille Kouchner
- 9 févr.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 févr.
Comment une famille peut-elle s'unir pour protéger un agresseur plutôt que ses enfants? Dans La familia grande, Camille Kouchner lève le voile sur une tribu où la liberté héritée de Mai 68 a fini par servir de paravent à l’innommable.

"Ton silence, c'est ta responsabilité. Si tu avais parlé, rien de tout cela ne serait arrivé".
Cette phrase, telle une sentence, a été prononcée par celle qui devait pourtant les protéger : sa mère. Dans La familia grande, Camille Kouchner revient sur le poids écrasant du silence, de la honte et du déni. Ce premier récit, lourd et nécessaire, a bouleversé l’opinion publique en mettant en lumière l'inceste au cœur du "beau monde". Elle y dénonce les actes de son beau-père, le politologue réputé Olivier Duhamel, sur son frère jumeau, protégé ici sous le prénom de Victor.
Ce récit nous plonge dans l'asphyxie d'un secret partagé, où la notoriété du patriarche et le silence des proches ont érigé une forteresse que même la justice ne peut plus ébranler. Entre culpabilité héritée et prescription acquise, je vous propose de décrypter les rouages de ce témoignage qui a transformé notre regard sur l'inceste et le poids de l'omerta .

Pourquoi lire La familia grande de Camille Kouchner ?
Lire La familia grande, c'est avoir le courage de regarder l'inceste en face. Camille Kouchner nous livre le témoignage d'une "enfant-témoin", cette petite-fille de 14 ans prise entre deux feux : le poids du secret et la menace de faire imploser la sphère familiale. Elle explore la responsabilité écrasante qui pesait sur ses épaules, se révélant être une victime collatérale de l’ombre. Elle aussi a subi la perversité de cet homme qui abusait de son entourage, profitant notamment de la vulnérabilité d'une mère au plus mal.
Ce que l'agresseur lègue, au-delà du traumatisme initial, c'est un dégoût de soi et une incapacité à aborder l'amour sereinement. Car le drame est là : ces hommes-là, on les aime souvent inconditionnellement, et c'est précisément de cet amour qu'ils abusent.
La double peine : le rejet de la "tribu"
L’autrice soulève une question déchirante : celle de la réaction de l’entourage. Au lieu de soutenir les enfants, la "familia grande" se dresse comme un rempart pour protéger l'agresseur. On pourrait imaginer que le coupable d’un viol par ascendant devienne persona non grata ; pourtant, c'est l'inverse qui se produit. Il est plus commode pour l'esprit de rejeter la faute sur les victimes que d'accepter l'horreur des faits. Cette exclusion sociale est une double peine qui rend la réparation encore plus coûteuse.
Camille Kouchner évoque ce "serpent de honte" qui l'habite, une hydre à mille visages qui finit par s'exprimer à travers le corps : réminiscences, douleurs chroniques, étouffements. C’est lors d’une hospitalisation que le déclic survient : non, ce n'était pas normal de voir son beau-père sortir de la chambre de son frère. Non, ce n'était pas normal de lui confier un tel secret. Elle comprend alors qu’elle a subi un inceste émotionnel. Elle n'était qu'une enfant ; elle n'était pas l'adulte responsable, et elle n'avait pas à porter le rôle protecteur qu'une mère aurait dû assumer.
L'impunité gravée dans la loi
Ce récit m'a profondément émue, notamment par le constat de l'absence de sanction pénale. L'autrice touche du doigt la réalité brutale de la prescription : "La prescription. Lui qui était prof de droit et avocat le savait bien, il connaissait les textes de loi. [...]
La loi ne distingue pas les viols sur mineur et l'inceste en matière de prescription. Contre lui, il n'y a plus rien à faire."
Aujourd'hui, la loi permet aux victimes de poursuivre les agresseurs jusqu'à 30 ans après leur majorité (soit jusqu'à l'âge de 48 ans). Cependant, cette avancée (issue de la loi de 2018) ne peut pas s'appliquer si la prescription était déjà acquise avant l'entrée en vigueur du texte. Pour Victor et Camille, le droit est arrivé trop tard. Il ne reste alors que la littérature pour dire la vérité et briser, enfin, l'armure de l'impunité.
Ces citations de La familia grande de Camille Kouchner
Voici des citations de ce très beau texte de Camille Kouchner, que je vous conseille de lire si vous en avez la force, mais si vous êtes trop sensible à ce sujet, passez votre chemin.
"Mes journées démarraient sans que je puisse respirer. Chaque matin, je ressentais qu'il me faudrait chaque minute affronter l'hydre et ses visages abhorrés : la colère née de la honte, la culpabilité, la tristesse et le dégoût de la réalité."
Notre beau-père a aussi fait de moi sa victime. Mon beau-père a fait de moi sa prisonnière. Je suis aussi l'une de ses victimes. Victime de la perversité. Pervertie, mais pas perverse, maman."
"Ce jour-là, j’ai été ensevelie par la peur. Depuis, j’ai peur. Qu’un événement survienne, qu’il arrive quelque chose aux gens que j’aime. J’anticipe, j’analyse, je préviens. J’ai peur. Un pressentiment irrémédiable. Et ma raison n’y fait rien. Des peurs irrationnelles. Le cœur qui bat au moindre bruit. À l’insupportable sonnerie du téléphone, tout le temps. La peur de la voiture. La peur de l’avion. L’impossibilité de respirer, vingt fois dans la journée. Plus tard, la peur pour mes enfants. La peur de tout, tout le temps."
Aller plus loin dans vos lectures sur le sujet
Le récit s’ouvre sur une phrase brutale : "Ma mère est morte le 9 février 2017". Impossible de ne pas rapprocher cet incipit de celui d’Annie Ernaux dans Une femme ou de celui d’Albert Camus dans L'étranger.
Sur le fond, et plus précisément sur la place du suicide dans la littérature, ce texte en évoque trois. Camille Kouchner analyse l'impact dévastateur de ces gestes sur la petite fille qu'elle était à 11 ans, puis à 13 ans, et enfin sur l'adulte qu'elle est devenue. Ce traitement du traumatisme familial crée un lien direct avec les écrits de Delphine de Vigan, notamment Rien ne s'oppose à la nuit. Ces écrits sont difficiles, parfois inclassables, mais ils marquent durablement par la délicatesse avec laquelle ils racontent la mort et l'horreur, avec un mélange d'amour et de respect, pour tenter de sauver les autres de cet enfer.
Quant au sujet central, l'inceste, le rapprochement s’impose avec les œuvres de Christine Angot (Vu du ciel, L'Inceste, Le Voyage dans l'Est) ou encore le choc littéraire de Neige Sinno, Triste Tigre. C’est un thème qui habite la littérature et hante la société, un fléau que l’on peine à endiguer tant il semble inconcevable.
97% des agresseurs sont des hommes
Pourtant, la réalité se traduit par des chiffres implacables. Selon la fédération Citoyens & Justice, 11 % des Français auraient été victimes d'inceste (65 % de filles et 35 % de garçons), et 97% des agresseurs sont des hommes. Comme le rappelle la CIIVISE : "160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année [...] La réalité, c’est d’abord le présent perpétuel de la souffrance." Ces chiffres nous rappellent ô combien il est vital d'en parler et de lire ces témoignages pour mieux réagir, mieux comprendre et, enfin, mieux condamner.
🆘 Ressources et numéros d'aide
Si vous êtes victime ou témoin de violences sexuelles, ou si la lecture de ce livre a réveillé des traumatismes, ne restez pas seul(e). Des structures sont là pour vous écouter et vous accompagner :
Le 119 (Enfance en Danger) : Numéro gratuit et anonyme, ouvert 24h/24 et 7j/7. C’est le numéro de référence pour signaler des violences sur mineurs.
Le 0 800 05 95 95 (Viols Femmes Informations) : Un numéro destiné aux femmes victimes de violences sexuelles.
Le 116 006 (France Victimes) : Pour toute aide juridique ou psychologique.


