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L'Odyssée de Pénélope - Margaret Atwood

  • Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
    Marion Marten-Pérolin
  • 11 juin
  • 4 min de lecture

L'Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood propose une réécriture moderne et féministe du mythe d'Homère en donnant enfin la parole à l'épouse d'Ulysse. Si la légende retient la patience et la fidélité de cette reine pendant la longue absence de son mari guerrier, le roman fissure le mythe. Qu'en est-il réellement des sentiments de Pénélope ? Découvrez mon avis sur L'Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood dans cette chronique.


Statue d’une femme tenant un oiseau, debout sur un rocher face à la mer calme, ciel pâle en noir et blanc pour illustrer L'Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood

« Impossible désormais de vous débarrasser de nous, où que vous alliez : dans ce monde ou dans l'autre, dans vos autres vies. »


Telle est la malédiction lancée par le chœur des douze esclaves pendues par Ulysse et Télémaque. Douze jeunes femmes, complices et protégées de Pénélope, devenues les énièmes victimes de la barbarie des hommes. Avec L'Odyssée de Pénélope, l'autrice canadienne Margaret Atwood transforme le mythe à travers un female gaze salvateur. Elle livre un procès redoutable à la violence masculine et mythologique.


Selon la célèbre créatrice de La Servante écarlate, l'œuvre d'Homère est un récit taillé pour l'orgueil patriarcal, truffé de crimes d'honneur, de viols, de meurtres et, probablement, de falsifications. Ulysse ne serait-il pas qu'un menteur de génie ? Et si ses aventures incroyables n'étaient en réalité qu'une vaste fabulation ? D'une épopée légendaire, bible du patriarcat, Margaret Atwood découd les fils blancs dont l'intrigue est cousue pour interroger ces vies sacrifiées par l'orgueil des hommes et l'ennui des dieux. Pénélope, sous la plume de Margaret Atwood, tisse depuis l’Hadès, le linceul de la condition féminine.


Couverture bleue avec visages stylisés, texte Margaret Atwood, L’Odyssée de Pénélope, PAVILLONS POCHE.
© Robert Laffont

Quelle est l'histoire de L'Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood?


Pénélope n'a que 15 ans lors de son mariage avec Ulysse. Selon le récit de Margaret Atwood, cette union relève moins du coup de foudre que d'une stratégie pour obtenir une dot généreuse. Arrachée à ses terres natales, la jeune fille rejoint le monde aride de son nouvel époux, un homme qu'elle apprend pourtant à aimer, bien qu'il se soit initialement proposé pour épouser sa cousine : la célèbre Hélène, celle qui fait tourner les têtes et déclenche les guerres. Une jalousie tenace s'installe alors dans le cœur de Pénélope, qui se compare sans cesse à cette beauté destructrice.


Le bilan de ce mariage ? Un mari absent pendant deux décennies, un fils ingrat et une vie de solitude absolue. Paradoxalement, c'est cette absence qui la fait entrer dans la légende comme l'épouse modèle, celle qui ruse pour repousser les prétendants venus piller le trône et les richesses d'Ithaque. Mais le génie du roman réside dans son point de vue : l'histoire nous est racontée par Pénélope elle-même depuis l'Hadès. Libérée du poids des vivants, elle sait tout désormais. Elle met le mythe à nu et rétablit sa vérité pour le plus grand plaisir des lectrices et des lecteurs.


Pourquoi lire L'Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood?


La lecture de ce texte d'un peu moins de 200 pages est essentielle pour déconstruire nos imaginaires misogynes. Publié en 2005, L'Odyssée de Pénélope est une réécriture puissante de l'épopée d'Homère, adoptant enfin le point de vue de l'épouse face à la figure glorifiée d'un mari violent. Le premier acte d'Ulysse à son retour, après vingt ans d'absence et d'aventures dans les bras de déesses, est d'une brutalité inouïe : massacrer les prétendants, puis pendre les servantes fidèles de Pénélope. Un acte d'une violence injustifiable. Fallait-il sacrifier ces douze jeunes femmes ? Ces victimes muettes, occultées par la Grande Histoire écrite par les hommes et pour les hommes, s'adressent à nous depuis l'Hadès pour traquer leurs bourreaux. Car toutes ces filles qui meurent pour rien, à chaque époque, ne sont pas de simples symboles.


En inversant la perspective, Margaret Atwood démontre que le mythe est loin d'être si merveilleux : il regorge de violences patriarcales, de viols et d'injustices. L’âme humaine est-elle intrinsèquement violente ? Les femmes ne sont-elles pas les victimes d'une misogynie millénaire ? Telles sont les questions cruciales soulevées par ce chef-d'œuvre, désormais incontournable dans ma bibliothèque.


Ces citations à retenir dans cet ouvrage


Selon l'autrice elle-même, « Les bons mythes ne cessent jamais de se transformer ». Une promesse tenue. Pour vous donner envie de découvrir sa version de L'Odyssée à travers le regard de Pénélope, j'ai sélectionné des citations marquantes.


« Souviens-toi que tu es à moitié eau. Si tu n'arrives pas à traverser un obstacle, contourne-le. C'est ainsi que fait l'eau. »

« Lequel d'entre nous ne prend pas plaisir à se croire indispensable ? »


« Ne voyez pas en nous des filles véritables, en chair et en os, de la douleur véritable, ni de l'injustice véritable. Vous risquez d'être trop troublés. Faites abstraction de tout ce qui est sordide. Considérez-nous plutôt comme de purs symboles. Nous ne sommes pas plus tangibles que ne l'est l'argent. »

Aller plus loin dans vos lectures


Si vous vibrez pour les réécritures mythologiques, je vous conseille les romans de Madeline Miller, qui figurent parmi mes œuvres préférées : Le Chant d'Achille et Circé. Deux fresques épiques où l'on croise d'ailleurs les figures d'Ulysse et de Pénélope sous un autre jour.


Pour approfondir la question de l'invisibilisation des femmes à travers les âges, l'essai Les Grandes Oubliées de Titiou Lecoq est une lecture indispensable. Et si vous souhaitez transposer cette réflexion dans des problématiques actuelles, je vous suggère ces trois essais féministes :

  1. Affaires de femmes d'Anne Bouillon : l'avocate y retrace une vie passée à défendre les femmes de la violence des hommes.

  2. La Culture du féminicide d'Ivan Jablonka : cet ouvrage historique décrypte des siècles de discours misogynes ayant banalisé les violences patriarcales.

  3. Défaire le discours sexiste dans les médias de Rose Lamy : une analyse des mécanismes rhétoriques qui protègent encore les agresseurs.


Les douze jeunes esclaves sacrifiées en quelques vers dans l'Odyssée symbolisent toutes ces vies fauchées par la barbarie masculine et viriliste. Car au fond, derrière tous ces récits, essais et mythes, une constante demeure : « Pas tous les hommes », certes, mais ce sont toujours des hommes. Nos mythes et notre culture alimentent ces biais sexistes : il est de notre devoir de déconstruire cet état de fait, chacune et chacun à son niveau.

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