La servante écarlate - Margaret Atwood
- Marion Marten-Pérolin

- il y a 2 jours
- 9 min de lecture
La servante écarlate de Margaret Atwood est une dystopie bien trop réaliste écrite en 1985... On y découvre le destin de femmes assignées à des rôles d'Épouses, de Servantes, d'Éconofemmes, mais aussi de prostituées ou encore d'« Unfemmes » dans la république de Galaad aux États-Unis.

« Nolite te bastardes carborundorum »
Ce roman dystopique à succès ne se présente plus. Des millions d'exemplaires ont été vendus à travers le monde et il a inspiré de nombreuses adaptations : opéra, série... Certains lecteurs ont même été jusqu'à se faire tatouer des citations, comme celle choisie en exergue de cette chronique.
La servante écarlate de Margaret Atwood bouleverse et interroge sur les fondements de la société, sur les dictatures, la démocratie et toute forme de pouvoir ou de violence. On peut même considérer les Servantes comme de petits Chaperons rouges modernes entourés de loups. Mais comparer ces hommes dangereux à des loups, c'est insulter ces animaux.
Et l'objet de ce roman n'est-il pas de questionner le contrôle des droits reproductifs et d'avertir aussi sur les fondements mêmes des théocraties, qui assignent les femmes à des rôles reproducteurs ou de soumission ? Bien sûr, certaines femmes tirent leur épingle du jeu, notamment celles des élites. Mais ne sont-elles pas toutes, à différents niveaux, contraintes de jouer un terrible jeu dangereux avec ceux qui les gouvernent et décident pour elles ?
Note spéciale pour la traductrice de mon édition, Michèle Albaret-Maatsch :
En modernisant ce texte, elle redonne tout son souffle à l'intrigue. Passant du « nous » au « on » et allégeant certaines tournures, elle rend la lecture nettement plus fluide et percutante. Ce roman se lit comme on savoure une dernière douceur... en se disant que c'est peut-être le dernier plaisir qu'on pourra s'offrir avant qu'Ils ne prennent le contrôle de tout ce qui nous est cher.

Quelle est l'histoire de La servante écarlate de Margaret Atwood?
L'histoire de ce roman a connu un renouveau grâce à son adaptation en série, dont le succès s'est amplifié dans le sillage de MeToo. J'ai néanmoins ressenti une grande frustration, car ayant visionné des épisodes avant de lire le livre, j'avais en tête les visages des acteurs. J'avais du mal à me fier aux descriptions de l'autrice, notamment sur la vieillesse de l'Épouse ou du Commandant. Et surtout, j'étais hantée par le regard de l'actrice Elisabeth Moss, qui incarne Offred/Defred. J'avais d'ailleurs abandonné la série en raison des scènes insupportables de la Cérémonie. La lecture est tout aussi difficile, mais plus accessible. Je ne pourrai donc pas faire de réelle comparaison pour dire si l'adaptation télévisuelle est fidèle au texte — le sont-elles jamais vraiment ?
Ce qui m'a le plus marquée à la lecture, indépendamment de la comparaison avec la série, c'est la construction même du récit. Offred, ou Defred selon la traduction, ne raconte pas son histoire d'un bloc : elle revient sur ses propres phrases, se corrige, propose parfois plusieurs versions d'une même scène, comme si elle n'était plus tout à fait sûre de ce qui s'est réellement passé. Ce narrateur peu fiable n'est pas un simple procédé stylistique : il dit quelque chose de la manière dont le pouvoir, en s'attaquant au corps des femmes, finit par s'attaquer aussi à leur mémoire et à leur capacité à se raconter elles-mêmes.
Le roman alterne également le présent de Galaad et les souvenirs de la vie d'avant avec Luke, sa fille, et sa mère féministe. Mais Margaret Atwood se garde bien de faire de ce passé un refuge nostalgique : il est lui aussi traversé de failles, de compromis, de silences. Cette fragmentation temporelle empêche toute lecture confortable et installe l'idée que rien n'est jamais acquis ni stable, pas même le souvenir. Et puis il y a cette fin, qu'on oublie trop souvent de mentionner tant l'adaptation télévisée s'en est éloignée : le roman bascule brutalement dans des « Notes historiques », un colloque universitaire de 2195 qui étudie le témoignage de la narratrice anonyme comme une pièce d'archive, avec un détachement presque désinvolte. Ce choix final est vertigineux : il nous apprend que Galaad a fini par tomber, mais il nous montre aussi que l'étude qu'on en fait, des décennies plus tard, reste elle-même contaminée par un certain paternalisme.
J'ai la chance de poursuivre ma découverte des écrits de Margaret Atwood avec Les Testaments (qui a reçu le Booker Prize 2019 et vient également d'être adapté en série). Au moins, je pourrai laisser mon imagination voyager. Le succès de ces œuvres sur l'enfermement des femmes en dit long sur notre société.
Un univers totalitaire façonné dans le Berlin de 1984
Pour bien comprendre La servante écarlate, il faut revenir à sa genèse : Margaret Atwood a commencé son écriture en Allemagne de l'Ouest en 1984, avant la chute du Mur de Berlin. Cette atmosphère de surveillance et d'oppression se retrouve directement dans l'organisation sociétale de la république de Galaad.
Tout y est militarisé et hiérarchisé :
Les Commandants : l'élite patriarcale qui dirige le pays.
Les Anges et les Gardiens : les forces armées et de maintien de l'ordre.
L'Œil : la police secrète et le réseau d'espions qui traquent la moindre dissidence.
Les Épouses, les Servantes et les Éconofemmes : les femmes assignées à des rôles stricts.
Les Colonies : les camps de travail toxiques où sont envoyées les « Unfemmes », c'est-à-dire celles qui sont stériles, opposantes ou jugées défectueuses.
Des femmes traitées comme des poupées : le corps féminin morcelé
En lisant ce livre, une image s'impose : c'est comme s'ils jouaient à la poupée avec des femmes de chair et d'os. Comme s'ils s'amusaient à les briser, à les saigner, à les découper.
D'abord, ils coupent l'accès aux revenus et à l'argent, puis à l'emploi. Ils vous enferment, vous perquisitionnent pour que vous deveniez des objets, des réceptacles à d'autres poupées. Cela me fait penser aux Barbie enceintes dont on peut ouvrir le ventre pour en sortir un bébé. Car tel est le projet : en contrôlant les femmes, on contrôle la natalité. On les traite comme des jouets. Elles n'ont pas le choix, elles sont faites pour ça. Et comme pour les poupées, certaines peuvent être défectueuses ou malformées ; de celles-là, on ne veut pas. La terrible vérité, c'est qu'il en est de même pour les bébés.
Mais jamais nous n'interrogeons les gènes de Ken ou d'Action Man en matière de fertilité !
Pourtant, les hommes ont une responsabilité évidente dans la reproduction de l'espèce humaine, mais aussi dans le déroulement de la grossesse et l'éducation des enfants. Le bien-être de la mère semble secondaire, et le post-partum, traité par certains comme une invention. On veut des enfants pour faire fonctionner la société consumériste ou guerrière. On appelle les femmes à procréer le plus tôt possible : après 35 ans, « vous serez périmées » nous disent-Ils. C'est l'horloge biologique infernale. Jamais nous n'interrogeons ces éléments épigénétiques pourtant bien réels : le stress du père, sa santé, sa consommation de stupéfiants ou d'alcool ont également un impact direct. Les femmes sont scrutées dans leurs moindres gestes. Il leur est rappelé constamment qu'il ne faut ni boire ni fumer pendant leur grossesse. Mais rappelons la même chose aux futurs papas !
Cela éviterait aussi les violences conjugales qui explosent notamment au moment d'une grossesse. Nous sommes une des seules espèces mammifères à violenter autant les femelles et à aller jusqu'à les tuer. Le paléoanthropologue Pascal Picq le rappelle dans Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle (Odile Jacob) : sur les 4.500 espèces de mammifères recensées, seules 40 comptent des mâles violents envers les femelles, et Homo sapiens s'y distingue par l'intensité de cette violence, jusqu'au féminicide.
Ne pourrions-nous donc pas comprendre que les enfants, ce « cadeau de Dieu », sont aussi, en l'état actuel des choses (notamment en France), un fardeau pour les mères ? Il y a un double standard criant. Il suffit pour s'en rendre compte de faire le calcul : combien d'examens gynécologiques les femmes subissent-elles, frottis, palpations, colposcopies, et j'en passe, pour s'assurer de leur santé et contrôler leur fertilité ?
Combien d'examens passent les hommes pour s'assurer de leur bonne santé reproductive ? À ma connaissance : presque aucun. On ne les incite pas à cesser de boire ou de consommer de la drogue pour concevoir. On ne les incite pas à faire du sport ou à prendre soin de leur alimentation en vue d'un projet bébé. Que dire des femmes en surpoids à qui l'on demande de maigrir sans jamais interroger l'hygiène de vie du compagnon en cas d'échec ? Il suffit aussi de constater qu'on laisse les femmes vivre dans la douleur : la douleur des rapports inégaux, la douleur des règles, des examens, des accouchements subis dans le stress. L'état des maternités est à pleurer quand on analyse les indicateurs de santé en France... Lisez 4,1 : Le scandale des accouchements en France, des journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin. Et on voudrait nous dire que les femmes sont responsables ? Qu'elles privilégient leur carrière, qu'elles sont trop féministes ? Faux et archi-faux. C'est une construction sociale, et un échec de la société, pas des femmes.
Que dénonce La servante écarlate de Margaret Atwood?
Ce roman nous montre jusqu'où peut aller le contrôle du corps des femmes. Il nous révèle qu'il s'agit en fait de les contraindre, comme c'est déjà le cas dans notre monde. Ce roman nous parle de liberté... Liberté, égalité, fraternité... mais pour qui ?
La dystopie de Margaret Atwood (basée uniquement sur des faits qui ont réellement déjà eu lieu dans l'Histoire) rejoint la réalité de nombreuses femmes. Pensons aux Afghanes, à qui les Talibans ont retiré presque tous les droits, même celui de parler dans l'espace public. Ce qu'il faut comprendre, c'est que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis.
Le contrôle des corps et de l'esprit par l'Œil, celui des hommes, menace toujours et partout. Pensons aux projets conservateurs en gestation aux États-Unis qui visent à restreindre l'accès à l'avortement ou à entraver le droit de vote des femmes. Un backlash (retour de bâton) dont on retrouve déjà les traces dans ce roman publié en 1985... Il y a plus de 40 ans. Rendons-nous compte.
Ces citations à retenir dans La servante écarlate de Margaret Atwood
Pour partager avec vous l'essence de ce roman, j'ai sélectionné ces quelques citations marquantes dans La servante écarlate de Margaret Atwood.
« Cher Lecteur, au singulier. Un livre est une voix à ton oreille ; le message — pendant que tu le lis — est pour toi seul. »
« Alors que ma règle avait été de ne rien mettre dans ce roman que des êtres humains n'aient déjà fait quelque part, à une époque ou une autre, il a été accueilli par certains critiques avec scepticisme. »
« Être un homme sous le regard attentif des femmes, ce doit être foncièrement bizarre. Leur regard constamment attentif. Des femmes qui se demandent : “Et après, que va-t-il faire ?” »
Aller plus loin dans vos lectures sur le thème de la condition des femmes
Je pense au roman Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, qui revient sur la réalité des mariages forcés dans la société camerounaise. L'autrice alerte aussi sur la condition féminine dans Cœur du Sahel.
Le texte récompensé par le prix Goncourt, Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, relate également la réalité que subissent de nombreuses femmes, notamment les migrantes.
Sur le thème des mariages arrangés, Le Tueur aveugle de Margaret Atwood (Booker Prize 2000) est tout aussi clé pour comprendre l'enfermement des femmes à travers le mariage, notamment dans la société bourgeoise des années 1930 décrite par l'autrice. Et si vous souhaitez approfondir votre découverte de la plume de l'autrice canadienne, je vous conseille L'Odyssée de Pénélope, une réécriture du mythe à travers le regard de Pénélope, reine d'Ithaque et épouse du célèbre Ulysse.
D'un point de vue théorique, je ne peux que vous suggérer la lecture d'À propos d'amour de bell hooks, qui révèle justement que les femmes préféreraient parfois que les hommes qui les entourent meurent. Car trop de violence, et si peu d'amour, abîment les liens qui unissent les hommes et les femmes. Cela fait des années que les militantes féministes alertent sur le contrôle des femmes par le patriarcat, sur le contrôle de la natalité et sur la fragilité des droits durement acquis (avoir un compte en banque, un emploi, le droit de voter, etc.).
Partout, encore aujourd'hui, ces droits sont mis à mal. On pense notamment aux Iraniennes qui subissent de plein fouet un patriarcat religieux, ou encore aux Afghanes à qui l'on a confisqué toute forme de liberté. Il est facile de se dire : « ce sont les autres qui font ça, pas nous », mais il faut regarder le recul des droits des femmes aux États-Unis depuis le retour de Trump au pouvoir. Il faut aussi regarder l'emballement des algorithmes pour les comptes masculinistes et le soutien sans faille de nombreux hommes à ce mouvement anti-femmes, certains allant même jusqu'à les tuer.
Chaque année, nous comptons encore de trop nombreux féminicides, de trop nombreux viols, de trop nombreuses violences conjugales ou agressions de rue. Partout, les femmes sont déconsidérées, agressées, violentées... parce que femmes. Et le roman de Margaret Atwood nous alertait déjà sur ces potentialités en 1985 !


