La dame de la maison d’amour - Angela Carter
- Marion Marten-Pérolin

- 28 juin
- 5 min de lecture
Avec la nouvelle La Dame de la maison d'amour, Angela Carter inverse les rôles traditionnels de l'épouvante. Dracula prend les traits d'une femme. Une femme assoiffée de sang, mais aussi d'une forme de libération, un désir de mort et d'amour mêlés comme une ultime tentative pour rompre la malédiction de sa condition de "non-vivante".

« Suivez-moi. Je vous attendais. Vous serez ma proie. »
Isolée dans sa sombre demeure que tout le monde fuit, l'héroïne de La Dame de la maison d’amour d'Angela Carter attend sa victime. Les cartes ont annoncé la venue d'un jeune Anglais. Il sera parfait pour son dîner.
Issu du recueil La Compagnie des loups, ce conte terriblement délicieux revisite le célèbre mythe du Dracula de Bram Stoker, un monstre sacré qui trouve rarement son égale au féminin dans nos grands classiques. C'est désormais chose faite sous la plume de l'autrice britannique, célébrée internationalement pour ses réécritures féministes des contes de notre enfance.
Ces récits traditionnels disent tout de la condition des femmes, éternelles proies qu'on doit prévenir d'un grand danger. Un danger aux multiples visages : celui du loup, du vampire, mais aussi, et surtout, celui d'un homme sanguinaire. Une figure de fiction qui nous rappelle cruellement la sombre réalité des féminicides à travers le monde et les statistiques effrayantes des agressions sexuelles que subissent les femmes, partout, où qu'elles soient. Et toujours du fait des hommes. Pourtant, ces agresseurs ne sont pas des monstres. Les monstres, eux, restent dans les livres ; la réalité dépasse de loin la fiction.
Mais la fiction possède ce pouvoir immense : celui de rebattre les cartes, de réinvestir les imaginaires, de changer notre regard en adoptant un point de vue féminin précieux. Imaginez un instant que Barbe-Bleue ne soit pas un homme, mais une femme. Si l'on racontait cette histoire aux petits garçons et aux petites filles, peut-être apprendrait-on aux premiers à craindre les femmes, comme les secondes sont conditionnées à redouter les hommes aujourd’hui.
La littérature transmet des messages puissants, et la modernisation de ces récits nous permet d'aborder des notions essentielles : le consentement, les violences conjugales, la domination, le viol ou encore l'inceste, pensons à la pauvre Peau d'âne de Charles Perrault... et à toutes les victimes anonymes de Barbe Bleue qu'Angela Carter a également repris dans son recueil de nouvelles.

Quelle est l'histoire de la nouvelle La dame de la maison d’amour d'Angela Carter?
Le tarot ne ment jamais. Il suffit de savoir tirer les cartes et d'en interpréter les mystères. Cloîtrée dans son château des Carpates, au cœur d'un village fantôme que tout le monde a fui, la Dame de la maison d'amour trompe son éternel ennui en interrogeant son avenir. Depuis ce château-tombeau, elle guette la fin d'un long exil, prisonnière de sa condition de morte-vivante. Jusqu'au jour où le destin bascule : elle tire la carte de l'Amoureux. Un présage de changement imminent.
Cette nouvelle d'Angela Carter est une réécriture magistrale du mythe de Dracula. Elle prend le contre-pied des représentations cinématographiques traditionnelles, comme le film de Francis Ford Coppola, qui figent le vampire dans le rôle d'un chasseur agressant les femmes (pensons au sort tragique de Lucy). Ici, les rôles s'inversent, et une question cruciale émerge : la violence peut-elle prendre fin grâce à l'amour ?
Le choc de deux mondes : l'innocence face au gothique
L'arrivée d'un jeune soldat anglais à bicyclette va faire voler en éclats le script mortel de la Dame. Éduqué dans la rationalité moderne, ce héros d'un genre nouveau ne craint pas cette « Nosferatu » au féminin. Il est pourtant promis à un autre carnage : la guerre effroyable qui se livre alors en France. Angela Carter tisse ici un double sens poignant sur le rôle de ces hommes, éternels figures de « sauveurs », mais eux-mêmes victimes de la violence d'autres hommes. Sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, des milliers de jeunes soldats sont fauchés avant l'heure. En reliant le destin de la vampire à celui des tranchées, l'autrice rappelle que la barbarie n'appartient pas qu'aux monstres des contes.
Rebattre les cartes pour briser les chaînes
Faisons un nouveau tirage pour observer le monde sous un autre angle. Dans le tarot, la carte de la Mort ne signifie pas une fin absolue, mais un renouveau, une métamorphose. Elle fauche, certes, mais pour replanter. Ce changement radical est indispensable pour briser les chaînes d’un destin qui nous enferme et nous torture pour l'éternité, à l'instar du mythe de Prométhée.
La mythologie grecque, tout comme nos contes de fées, n'est d'ailleurs pas avare en clichés, en mises en garde et en misogynie systémique. En transformant le monstre en victime de sa propre nature et le prédateur en captive, Angela Carter utilise la fiction pour redistribuer les rôles et offrir, enfin, une possibilité de délivrance.
Ces citations à retenir dans cette nouvelle
Voici quelques courtes citations extraites de La Dame de la maison d’amour pour vous imprégner de l'ambiance macabre et poétique du conte, sans pour autant vous en dévoiler tous les secrets.
« Et l'amour pourrait-il me libérer des ombres ? »
« Un baiser, pourtant, et un seul, éveilla la Belle au bois dormant. »
« C’est ce manque d’imagination qui confère son héroïsme au jeune homme. »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices
Dans l'univers des contes traditionnels, les figures féminines subissent une double peine: elles sont soit érotisées, soit diabolisées. On pense instantanément à Maléfique dans La Belle au bois dormant face aux bonnes fées, ou à Aurore, passive, figée dans sa beauté à la blondeur des blés. S'agit-il là des seules représentations possibles des femmes ?
L'histoire est immuable : le prince vient nous sauver et nous embrasse sans notre consentement, comme dans Blanche-Neige et les sept nains (dont on connaît d'ailleurs les réadaptations sexistes par l'industrie pornographique). Car la leçon sous-jacente que l'on enseigne depuis des siècles, c'est que le consentement est accessoire. On érotise des femmes endormies, mortes ou presque. Seul un baiser, celui d'un homme, détient le pouvoir de les ramener à la vie. Ces héroïnes sont pourtant très jeunes, ayant à peine seize ans... Des proies idéales pour des logiques criminelles.
En nous rabâchant inlassablement ces mêmes images, on banalise des représentations profondément dérangeantes. On oublie que ces contes s'enracinent dans une époque et qu'ils exigent d'être relus avec une saine distance critique. Encore faudrait-il demander l'avis des premières intéressées... mais là encore, leur voix est traitée comme un détail secondaire. L'homme est le héros valeureux; la femme, elle, navigue entre le statut de proie, de princesse et de sorcière.
La réhabilitation des « monstres »
La figure de la sorcière est l'exemple parfait de cette diabolisation systématique. Heureusement, de nombreuses autrices contemporaines s'emparent de ces mythes pour les réhabiliter :
Moi, Tituba, sorcière... de Maryse Condé : Une œuvre qui redonne sa voix, sa dignité et sa force à la sorcière noire de Salem.
La Sorcière de Marie NDiaye : Une plongée contemporaine où les pouvoirs se transmettent de mère en fille.
Circé de Madeline Miller : Une réécriture féministe qui transforme la redoutable magicienne de l'Odyssée d'Homère en une femme complexe, bannie pour sa puissance et sa liberté, qui apprend à apprivoiser sa propre sorcellerie face aux dieux et aux hommes.
Ces femmes dotées de grands pouvoirs, capables de verser des larmes de sang ou d'argent, ne sont-elles pas persécutées pour leur autonomie, leur savoir et leur liberté et condamnées à une certaine condition ? Autant de menaces qu'il faut à tout prix endiguer. En reprenant le contrôle du récit, ces autrices opèrent un basculement : de proies, ces femmes deviennent les monstres à craindre. Créations des ténèbres aux yeux du patriarcat, elles choisissent parfois de disparaître pour ne plus subir cette condition, mettant ainsi un point final au drame de leur domination, de leur aliénation.


