Frankenstein - Mary Shelley
- Marion Marten-Pérolin

- 1 juil.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Le monstre de Frankenstein de Mary Shelley publié en 1818 a pris de nombreuses formes depuis sa création, notamment à travers plus de quarante adaptations cinématographiques. Cette œuvre romantique et gothique nous questionne sur la responsabilité du Créateur face aux tourments de ses créations, sur l'amour et le rejet, la haine et la vengeance... En somme, sur la vie et la mort. Voici mon avis sur cette lecture.

« Et pourtant, c'est toi mon créateur, qui me détestes et me méprises, moi ta créature à laquelle tu es lié par des liens que l'anéantissement de l'un de nous peut seul rendre dissolubles. »
Est-ce ainsi que sonne le glas ? Par le désespoir d'un démon honni par son propre créateur ? Peuvent-ils comprendre sa souffrance et sa rage, ceux-là mêmes qui l'excluent et lui refusent empathie et amour ? Quel autre destin pour ce misérable monstre que d'errer dans la haine, la violence et la vengeance ? N'y avait-il pas d'autres fins possibles à cette tragédie qui nous en dit si long sur le deuil, la tristesse, que dis-je, le désespoir ?
Albert Camus avait lui-même écrit bien plus tard : « Ceux qui s'aiment et qui sont séparés peuvent vivre dans la douleur, mais ce n'est pas le désespoir : ils savent que l'amour existe.» Et la créature de Frankenstein de Mary Shelley ne demandait rien d'autre qu'un peu d'amour, ou d'une autre créature à son image. Pourquoi la condamner à la solitude à perpétuité, tel Prométhée dont le foie est dévoré chaque jour pour l'éternité ? Telle est la question qui, selon moi, nous bouleverse en lisant ce roman... à ne surtout pas lire la nuit.

Quelle est l'histoire du livre Frankenstein de Mary Shelley ?
« Longtemps classé comme un temple élevé à la peur, ce roman risque d'apparaître un jour comme un temple élevé à l'amour », indique l'essayiste Francis Lacassin dans la préface de mon édition. Publié anonymement en 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley dépasse de loin le simple récit d'épouvante, mais nous parle d'amour, ou plutôt de son absence. C'est une œuvre résolument romantique, qui n'est pas sans rappeler Atala de Chateaubriand, mais c'est surtout le cri déchirant d'un démon avide d'amour et de bienveillance. Ce terreau tragique est d'ailleurs très bien décrit dans le film biographique Mary Shelley réalisé par Haifaa al-Mansour.
Écrire quand on est femme : le combat contre l'invisibilisation
Âgée de seulement 18 ans, la jeune femme imagine son monstre pour relever un défi littéraire lancé par Lord Byron. Inspirée par les expériences scientifiques de l'époque sur le galvanisme (l'électricité faisant danser les cadavres de criminels à Londres) et les théories d'Erasmus Darwin sur l'animation de la matière inerte, elle fait jaillir la vie de la science et non de la magie. Mary Shelley invente alors un nouveau genre : la science-fiction.
Publier en 1818 quand on est une femme n'était pas une mince affaire. Comment des femmes, assignées au rôle de bonnes épouses et de bonnes mères, pouvaient-elles avoir le temps, le talent ou l'ingéniosité d'écrire ? Comme le souligne Joanna Russ dans son essai Comment torpiller l'écriture des femmes, les détracteurs des autrices étaient nombreux. Elle cite précisément le cas de Mary Shelley : face au génie de Frankenstein, les critiques ont longtemps cherché à attribuer l'œuvre à son mari, Percy Shelley, refusant de croire qu'une jeune fille puisse concevoir une telle noirceur.
À cette époque, pour être lues, les femmes devaient s'effacer. Beaucoup publiaient anonymement ou adoptaient un pseudonyme masculin (à l'instar de George Sand plus tard en France). La pensée féminine était phagocytée par le patriarcat : si un texte était bon, on le considérait comme un « accident » ou comme le reflet d'une prétendue «part masculine» en l'autrice. Quant aux femmes jugées jolies, la société estimait qu'elles avaient bien d'autres choses à faire que de tenir une plume.
Les deux faces d'une même pièce : de l'abandon à la vengeance
Si Frankenstein continue de hanter nos imaginaires, au point d'inspirer plus d'une quarantaine d'adaptations cinématographiques, rejoignant ainsi le panthéon des mythes aux côtés du Dracula de Bram Stoker, c'est qu'il touche à une blessure universelle : le refus de l'autre. La Créature ne naît pas monstrueuse, elle le devient dans le regard des autres. Ce que Mary Shelley met en scène sous la forme d'un roman épistolaire, c'est le drame absolu de l'abandon. Terrifié par sa laideur, le créateur rejette son oeuvre. La Créature résume sa douleur en une phrase déchirante : «Partout, je vois le bonheur et j'en suis irrévocablement privé.»
Si même son créateur l'abhorre et lui refuse un alter ego, comment attendre des humains de la tendresse, quel espoir possible ? Cette condamnation à la solitude absolue fait basculer le monstre dans un enfer de tortures, de crimes et de châtiments. Et c'est par la barbarie qu'il compte obtenir justice. Le créateur et sa créature deviennent les deux faces d'une même pièce, annonçant déjà le motif du double que l'on retrouvera chez Dr Jekyll et Mr Hyde de Robert Louis Stevenson.
Frappée par la mort et le deuil tout au long de sa propre vie, Mary Shelley semble chercher un sens à nos chagrins humains et éphémères à travers ce texte profondément athée. Ici, le dieu créateur est le seul responsable du malheur de sa création. Face à cette fatalité et à cette injustice, le monstre choisit la vengeance. Un thème obsédant, qui trouvera un écho vibrant quelques décennies plus tard dans Le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas. En retirant le divin de l'équation pour le remplacer par des scalpels et des étincelles, Mary Shelley nous rappelle une vérité fondamentale : la science sans empathie, et le pouvoir sans amour, ne fabriquent jamais le progrès, mais des tragédies.
Quelle est la morale du roman Frankenstein de Mary Shelley ?
Une des grilles de lecture fondamentales de Frankenstein de Mary Shelley réside certainement dans l'exploration du lien destructeur entre la Créature et son créateur, qui mène à l'anéantissement des deux. Les tourments causés à l'un reviennent à l'autre au centuple : c'est le prix à payer pour avoir voulu jouer les dieux et ressusciter les morts. Si nous sommes tous, un jour ou l'autre, condamnés au deuil et au chagrin, l'autrice suggère qu'un peu d'amour et de douceur pourrait pourtant changer le cours des choses.
Pourrais-je émettre une observation féministe, certes anachronique ? Les femmes, condamnées à l'errance et à l'invisibilité, ne sont-elles pas elles aussi des monstres aux yeux du patriarcat ? La colère et la vengeance ne sont-elles pas le destin inévitable qui attend ceux qui les font souffrir ? À ce titre, n'est-il pas profondément troublant de rappeler que le texte est dédié au propre père de l'autrice, le philosophe et écrivain politique William Godwin ? Son propre « créateur originel ». C'est comme si, là encore, se jouait la douloureuse question de la filiation et de la responsabilité parentale face aux tourments d'enfants jetés dans un monde de pertes insurmontables. C'est une autre piste, mais ce livre regorge de secrets et chacun peut y projeter sa propre interprétation. C'est là toute la force de l'écriture, et particulièrement de ce chef-d'œuvre. Au-delà de cette analyse qui n'engage que moi, on peut aussi pencher du côté de l'interprétation religieuse. Le texte aborde la vie après la mort, le suicide, mais aussi l'absurdité de la condition humaine : pourquoi aduler un créateur qui déverse des fléaux sur nos vies ?
Sur le rôle de ces dieux cruels, je vous invite d'ailleurs à lire le sublime Circé de Madeline Miller. Ce roman évoque justement le châtiment de Prométhée, dont le sort ne fait pas sourciller les divinités... Des dieux qui se délectent de la cruauté et de la peur qu'ils provoquent, car par la peur vient le contrôle. On finit alors par honorer ceux que l'on ne veut pas courroucer. C'est une forme de pouvoir délétère qui ne mène, bien entendu, jamais au bonheur véritable ou à l'amour, et où aucune égalité n'est possible. La solution à tous ces maux semble pourtant si simple, comme le rappelle la Créature elle-même : «Si un être quelconque éprouvait à mon égard une émotion bienveillante, je la rendrais multipliée au centuple ; pour l'amour de cette seule créature, je ferais la paix avec toute l'espèce humaine.»
De l'amour et de la bienveillance naît la paix. Autrement, c'est l'assurance d'une guerre éternelle, sans aucun cessez-le-feu des enfers.
Ces citations à retenir de Frankenstein de Mary Shelley
Cette lecture de Frankenstein de Mary Shelley m'a laissée avec un terrible souvenir, une forme d'entaille profonde dans le cœur. J'ai sélectionné pour vous ces quelques citations pour en capter toute l'essence...
« Que nos sentiments sont donc changeants, et combien étrange cet amour ardent de la vie même au milieu de la plus extrême misère. »
« La destinée était trop forte, et ses lois immuables avaient décrété ma ruine, entière et terrible. »
« Je ne voyais, en cet être que j'avais déchaîné au milieu des hommes, doué de la volonté et de la puissance de réaliser des projets horribles, tel que l'acte qu'il venait d'accomplir, que mon propre vampire, mon propre fantôme libéré de la tombe et contraint de détruire tout ce qui m'était cher. »
« Hélas, Victor, quand le faux peut prendre ainsi l'apparence de la vérité, qui donc peut croire en un bonheur certain ? »
Aller plus loin dans vos lectures de grands classiques
Si l'univers sombre de Frankenstein vous a captivé, voici d'autres chefs-d'œuvre portés par des plumes féminines incontournables à ajouter à votre bibliothèque:
Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë : Impossible de ne pas penser à ce chef-d'œuvre sur la passion destructrice et sur les êtres aimés qui, par-delà la mort, reviennent nous hanter au milieu des landes sauvages.
La Compagnie des loups d'Angela Carter avec un univers baroque et sensuel unique. Je pense particulièrement à la nouvelle La Dame de la maison d'amour, une réécriture féministe, poétique et subversive du mythe de Dracula et du vampire. Il y règne une atmosphère envoûtante, une odeur de roses fanées qui plane... et qui nous rappelle à chaque page la fragilité de la vie.
Je ne peux que vous recommander de lire toujours plus d'autrices pour saisir la vision du monde, de l'art et de l'imaginaire de toute une moitié de l'humanité.


