Dans le jardin de l’ogre - Leïla Slimani
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Dans le jardin de l'ogre, le premier roman de Leïla Slimani, explore la complexité de la condition féminine à travers le destin d'Adèle, en proie à une addiction compulsive. Enfermée dans un quotidien sans saveur, elle mène une double vie, à ses risques et périls.

« Mais guérir, c'est terrible aussi. C'est perdre quelque chose, vous comprenez ? »
Avec Dans le jardin de l'ogre, Leïla Slimani dissèque les sentiments d'Adèle, une jeune trentenaire en proie à des pulsions sexuelles impérieuses. C'est le portrait d'une femme à l'étroit dans sa vie trop lisse de mère et d'épouse. Le mariage y apparaît comme une prison dorée, un moyen de la soumettre à perpétuité, « jusqu'à ce que la mort nous sépare ». On y sent les prémisses d'une emprise terrible, le début de la folie d'un mari consumé par le chagrin et la rage. La menace est réelle, la guérison incertaine. On retrouve dans ce premier roman la plume aiguisée de Leïla Slimani, une autrice dont j'ai déjà dévoré le premier tome de sa saga, Le Pays des autres. Le second volet, Regardez-nous danser, figure d'ailleurs en bonne place sur ma liste de lecture.

Quelle est l'histoire du roman Dans le jardin de l'ogre de Leïla Slimani ?
Il y a quelque chose de La Femme gelée d'Annie Ernaux dans ce premier roman de Leïla Slimani. Adèle, 35 ans, n'aime pas son métier et ne semble pas faite pour le bonheur tout tracé d'une vie conjugale avec Richard. Elle est la mère du petit Lucien, un rôle qui semble l'enfermer :
« Elle les regarde et comprend qu'à présent sa vie sera toujours la même. Elle s'occupera de ses enfants, s'inquiétera de ce qu'ils mangent. »
Pour elle, c'est la promesse d'une existence « petite, minable, sans aucune envergure. » Elle vit sa maternité comme une contrainte dont elle a du mal à s'accommoder. Le mariage, lui, a été une évidence pour appartenir au monde :
« En devenant épouse et mère, elle s'est nimbée d'une aura de respectabilité que personne ne peut lui enlever. »
On retrouve ici les thèmes d'Annie Ernaux : ces tâches ménagères et ces couches qui assignent à résidence l'épouse pendant que le mari est au travail.
Entre pulsion et destruction
Pour trouver un exutoire, Adèle se livre à ses pulsions les plus sombres avec de parfaits inconnus. Elle flirte avec le danger et le risque d'être découverte. Cette quête d'un sexe brutal crée un paradoxe total avec son image de "mère parfaite". Elle s'abîme dans des étreintes mortifères qui, pourtant, la font tenir. Adèle a des airs de Madame Bovary de Gustave Flaubert aussi, mais elle évoque surtout les tourments de Séverine dans Belle de jour de Joseph Kessel. Comme elle, Adèle cherche en dehors du mariage le frisson, l'asservissement, le vil et l'obscène.
La critique du carcan hétéronormé
Pour ces femmes, le rêve d'une maison avec jardin devient un cauchemar. Elles prennent une peine à perpétuité : la bague, l'enfant, le mari, le crédit, la maison. À ce tableau, il ne manque que le chien pour parfaire le cliché. Une maison pour vieillir, pour faire des petits plats dans une charmante cuisine... C'est, en effet, ce qui est attendu des relations hétérosexuelles traditionnelles, que la femme s'occupe pour toujours de son foyer... À travers Adèle, Leïla Slimani formule une critique acerbe de ces carcans rigides qui étouffent l'identité profonde des femmes et intégroge leur sexualité et la fabrique de leurs désirs de violence.
Ces citations du roman Dans le jardin de l'ogre de Leïla Slimani
J'ai compilé pour vous quelques citations du premier roman de Leïla Slimani. Elles révèlent toute la tension et la mélancolie qui habitent le personnage d'Adèle :
« Elle veut être une poupée dans le jardin de l'ogre. »
« Avoir envie, c'est déjà céder. La digue est rompue. À quoi servirait de se retenir ? La vie n'en serait pas plus belle. »
« L'amour est là, elle n'en doute pas. Un amour mal dégrossi, victime du quotidien. Un amour qui n'a pas de temps pour lui même. »
« Les gens insatisfaits détruisent tout autour d'eux. »
Aller plus loin dans vos lectures
Sur ce thème, je vous invite à découvrir le premier roman de Virginie Despentes, Baise-moi, où l'on retrouve à travers les personnages de Manu et de Nadine toute la rage d'Adèle. Une émancipation féminine dans la violence. Pour la théorie, je vous suggère de lire La chair est triste hélas d'Ovidie, qui revient sur « sa grève du sexe ». Lassée des scripts d'une sexualité phallocentrée, qui ne s'intéresse pas vraiment aux femmes, à leurs envies réelles, à leurs corps... l'autrice est désanchantée. Un thème repris et approfondi dans La Malbaise de Margaux Terrou, qui propose justement de sortir de ces schémas classiques où le corps des femmes est trop souvent objectifié et malmené. Car, comme on peut le lire dans le roman de Leïla Slimani : « les hommes ne savent pas qui nous sommes, ils ne veulent pas savoir. » Pas tous certes, mais de bien trop nombeux hommes.


