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Galatée - Madeline Miller

Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
Marion Marten-Pérolin
4 sept.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 10 minutes

Pygmalion tombe amoureux de son œuvre, une statue de femme parfaite. Celle-ci prend vie pour devenir... son objet de désir, sa chose et surtout sa prisonnière. Dans cette nouvelle, Madeline Miller redonne un nom à cette femme décrite par Ovide : Galatée.


Statue en marbre en noir et blanc d’une femme nue regardant vers le haut sur fond blanc pour illustrer le mythe de Galatée de Madeline Miller.

« Le problème, c'est que je ne crois pas que mon époux s'attendait à ce que je sois capable de parler. »


Avec la nouvelle Galatée de Madeline Miller, découvrons l'histoire d'une femme-statue. Dans le mythe de Pygmalion d'Ovide, le créateur s'isole du monde et façonne la femme «parfaite» dans son atelier. Une forme d'incel avant l'heure, nous souffle l'autrice en postface...


La trame de Pygmalion a inspiré de nombreux domaines, de la musique au cinéma, mais sa statue est reléguée à un simple détail historique :

« Dans la version d'Ovide, Galatée ne parle pas du tout. Plus révélateur encore, on ne la nomme même pas : c'est l'un des quelques détails que j'ai empruntés à d'autres sources. Elle apparaît juste comme la femme. Censée être un objet de désir docile et rien de plus. »

Galatée est donc une femme sans nom et une femme qui ne devrait pas parler : une femme de marbre, comme une morte. Pensons ici au test de Bechdel pour le cinéma, que l'on peut tout à fait appliquer à la littérature ! Ce test exige, entre autres, que les personnages féminins aient un nom. Un critère si minimal qu'Ovide ne le remplit même pas pour son héroïne. Comment comprendre les femmes si on ne leur donne même pas la parole ?


Ces mêmes hommes qui prétendent les aimer par-dessus tout ne les écoutent même pas. Ils ne s'intéressent ni à leurs désirs, ni à leurs sentiments. Elles doivent simplement leur être utiles et dociles.


Pour la théorie, je vous invite ici à lire Toute une moitié du monde d'Alice Zeniter afin de mieux comprendre l'invisibilisation des femmes dans les œuvres de fiction. Vous pouvez aussi approfondir le sujet avec Comment torpiller l'écriture des femmes de Joanna Russ, qui revient aussi sur leur empêchement d'écrire depuis des siècles.


Couverture jaune et noire de Galatée, de Madeline Miller, avec montagne stylisée et mention Calmann-Lévy.
© Calmann-Lévy

Pourquoi lire Galatée de Madeline Miller ?


Je vous recommande chaudement la lecture de cette nouvelle, et plus globalement de toute l'œuvre de Madeline Miller. Ses deux premiers romans, Le Chant d'Achille et Circé, m'ont profondément marquée. (J'ai d'ailleurs hâte de lire Maestra, son prochain roman !)


Galatée, c'est une lecture rapide et puissante, portée par une plume moderne, fluide et d'une grande profondeur, qui touche en plein cœur. Dans le monologue intérieur de la femme-statue, on retrouve la voix des victimes de Barbe-Bleue: ce motif des femmes mises à disposition, cloîtrées ou condamnées dès qu'elles s'émancipent traverse le mythe de Pygmalion comme tant d'autres récits classiques. Cette réécriture m'évoque la plume d'Angela Carter, notamment son recueil de nouvelles La Compagnie des loups.


Autant de réécritures et de lectures salvatrices pour désimprégner nos esprits du « male gaze » littéraire.


Des statues de femmes sexualisées


Un aparté sur les représentations des femmes dans les musées, et sur la place qu'y occupent les créatrices. Dans les musées d'art classique et moderne, les femmes sont sous-représentées comme créatrices, mais omniprésentes comme sujets : sur une affiche restée célèbre, les Guerrilla Girls rappelaient qu'au Metropolitan Museum de New York, moins de 5% des artistes exposés dans les sections d'art moderne étaient des femmes, quand 85% des nus étaient féminins.


Créé en 1985 à New York face au manque de diversité au MoMA, le collectif anonyme Guerrilla Girls lutte contre le sexisme et le racisme dans le monde de l'art, de la culture et de la politique. Cagoulées sous des masques de gorilles et dissimulées derrière des pseudonymes d'artistes disparues, ces activistes utilisent l’humour,défendent un féminisme intersectionnel.


Affiche jaune des Guerrilla Girls: femme nue à tête de gorille, texte dénonçant le sexisme au Met Museum.
L'affiche emblématique des Guerrilla Girls (1989).

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées. »

Tartuffe, Molière


Face à la pudeur feinte du Tartuffe de Molière, cette hyper-sexualisation du corps féminin se prolonge pourtant jusque dans l'espace public. La poitrine de nombreuses statues, à l'image du buste de Dalida à Montmartre ou de Juliette à Vérone, se retrouve usée et polie à force d'être touchée par les visiteurs.


Le mythe de Pygmalion illustre le mécanisme fondamental du « male gaze » dans l'art : l'homme s'y attribue le rôle exclusif de créateur face à une femme réduite à un modèle inerte et soumis à ses désirs. En caressant et en pressant le marbre pour en vérifier la souplesse, le sculpteur d'Ovide préfigure exactement ce comportement fétichiste : cette usure n'a rien d'anecdotique, elle s'inscrit dans la même continuité d'appropriation physique et érotisée du corps féminin par le regard et le toucher masculins.


Aller plus loin dans vos lectures sur la mythologie grecque au féminin


Si comme moi vous aimez la mythologie grecque, je vous suggère la lecture d'Ariane de Jennifer Saint (autrice qui a également écrit sur Héra, Atalante et Électre...). Je vous propose également de découvrir Pat Barker, qui figure en bonne place dans ma liste de lecture avec Le Silence des vaincues, Les Exilées de Troie ou encore La Maison des reines.


Je pense aussi à Costanza Casati, qui a consacré un roman à Clytemnestre, l'épouse du terrible Agamemnon, sans oublier Cassandre de Christa Wolf que je n'ai pas encore lue et Médée de Rosie Hewlett.


A découvrir aussi dans un autre format, le roman graphique: Femmes libres de la mythologie d'Anne Lanoë et Alice Dussutour.


Toutes ces oeuvres proposent des réécritures des grands mythes portées par un point de vue féminin indispensable.


En redonnant voix aux femmes réduites au silence dans la mythologie grecque traditionnelle, ces autrices nous rappellent combien elles ont longtemps été instrumentalisées, racontées par des hommes pour les faire trembler de peur. Enfin, elles ont fini par pleinement accéder à l'écriture et à la publication de leurs textes (sans anonymat ni pseudonyme masculin) et se sont saisies des sujets qui les concernent directement, à commencer par les sévices infligés par les puissants, qu'ils soient des dieux, des rois ou de simples mortels.

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