Méduse - Jessie Burton
- Marion Marten-Pérolin

- 16 juil.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 22 juil.
Se débarrasser des dieux mauvais, des hommes de pierre et de leur violence. Reconnaître l'amour véritable et distinguer le factice. Se libérer de ses traumatismes... pour enfin, s'aimer telles que nous sommes. Tel est le message d'espoir vibrant dans Méduse de Jessie Burton. Une réécriture d'un mythe à travers les yeux de la célèbre femme aux cheveux de serpents.

«On ne peut porter un masque qu'un certain temps avant que la peau en dessous ne commence à se corrompre. Avant qu'on se déforme et ne devienne plus que la moitié de soi.»
J'ai envie de commencer cette chronique par ces termes : Larvatus prodeo, nous dit Descartes. « Je m'avance masqué... Comme un acteur met un masque pour ne pas laisser voir la rougeur de son front ; de même, moi qui vais monter sur le théâtre de ce monde où je n’ai été jusqu’ici que spectateur, je parais masqué sur la scène », poursuit le philosophe.
Ce masque déforme et mutile. On ne peut le porter éternellement.
Dans Méduse de Jessie Burton, la célèbre Gorgone tombe le masque. En s'affirmant, en se libérant de son terrible passé avec Poséidon et de la malédiction d'Athéna, et en finissant enfin par s'aimer telle qu'elle est dans le présent, et non plus telle qu'elle était avant que la tragédie n'advienne, elle reprend le pouvoir.
Tout commence pourtant par un regard : celui de Poséidon, posé sur elle, un regard qui la condamne. Athéna la juge coupable, et pourtant, elle est bel et bien victime. Punie pour avoir été vue, pour avoir déclenché malgré elle le désir d'un dieu, Méduse hérite d'une malédiction qui semble d'abord redoubler la peine : désormais, quiconque la regarde à son tour périt. Mais ce qui ressemble à une double punition devient, dans le roman de Jessie Burton, une reconquête. Le regard qui l'a asservie, elle se l'approprie : ce n'est plus elle qu'on regarde, c'est elle qui regarde, et ce regard-là a le pouvoir de pierre. Le mythe inverse ainsi la mécanique du blâme si familière aux victimes, on te punit d'avoir été vue, on te craint ensuite d'oser regarder en face.
« Je suis ton monstre », dit Méduse à Persée. « Vous serez ma proie », avertit l'héroïne de La Dame de la maison d'amour d'Angela Carter. Ces deux héroïnes nous proposent une prise de pouvoir sans violence. Avec ces nouveaux personnages féminins, le sang emprunte l'odeur des roses et transforme les hommes violents en pierre. Un juste rééquilibrage entre le pur et l'impur, en somme.
Avertissement de lecture : ce roman évoque des violences sexuelles.

Pourquoi lire Méduse de Jessie Burton ?
Même si le roman de Jessie Burton a été publié chez Gallimard Jeunesse, il me semble décrire parfaitement toutes les inflexions de l'âme des femmes. Celles qui, trop souvent, subissent le harcèlement, les agressions, les injustices, de la part de leurs agresseurs, ici des dieux, mais aussi de leurs proches, ceux qui devraient au contraire les protéger, les soigner. C'est tout l'inverse qui se passe pour les victimes. Elles sont pointées du doigt et finissent par plier sous le poids des jugements. Dans les discours, elles provoquent leur malheur ou devraient être honorées d'être ainsi choisies.
Les violences masculines systémiques d'aujourd'hui sont disséquées dans ce texte à travers les yeux de Méduse. Une Gorgone célèbre pour sa chevelure de serpents. Des serpents qui ne sont pas arrivés par hasard sur sa tête ! Il s'agit d'une punition de la terrible Athéna. En plus de la transformer en monstre, elle la condamne à la solitude. Tout homme qui posera les yeux sur elle se changera en pierre. Méduse n'est pourtant pas seule. Elle a deux sœurs, Sthéno et Euryale, elles aussi Gorgones, elles aussi punies par association. Le roman donne à cette adelphie une vraie place : ce n'est pas seulement l'histoire d'une femme qui se relève seule, mais celle d'un lien qui valorise, accepte et protège l'être aimé.
Bon à savoir : Jessie Burton est une autrice britannique connue pour son best-seller pour adultes The Miniaturist.
Une réécriture féministe du mythe
La mythologie grecque regorge de tragédies toutes plus dures et cruelles les unes que les autres. Tant de souffrances déposées sur l'autel des dieux. Dieux tyraniques, jaloux, pervers et violents. Ces grands récits nous viennent de temps immémoriaux, et nous enchaînent à une conception profondément violente et misogyne du monde. Les hommes sont des héros ou des dieux, les femmes ou les déesses subissent leurs ruses, et parfois, reproduisent leur violence. Que de bains de sang dans l'Iliade et l'Odyssée. Parricides, féminicides, infanticides, inceste, viols... sur fond de guerre de pouvoir. La guerre des hommes pour dominer et soumettre.
Redonner la parole à Méduse, c'est aussi interroger qui a eu le droit de raconter le mythe jusqu'ici. Depuis l'Antiquité, ces récits nous viennent filtrés par un regard : celui des hommes, vainqueurs, héros, narrateurs. Méduse de Jessie Burton ne réécrit pas qu'une fin, elle déplace le point de vue depuis lequel toute l'histoire est racontée. Se libérer, pour Méduse, ce n'est pas seulement échapper à Poséidon ou à la malédiction d'Athéna : c'est décoloniser son propre esprit du récit que d'autres y ont installé. Tant qu'elle se voit comme le monstre que la punition a fait d'elle, l'agresseur et le juge continuent d'occuper sa pensée, bien après avoir disparu de sa vie. Mais cette décolonisation-là ne s'arrête pas au personnage : à la lire, ce sont aussi nos propres réflexes qu'on est amené à interroger. Combien de fois avons-nous, lecteurs et lectrices, reçu Méduse comme un monstre avant même de nous demander ce qu'elle avait subi ? Décoloniser notre imaginaire collectif patriarcal, ce n'est pas seulement ajouter des voix de femmes à la bibliothèque : c'est reconnaître que le canon s'est construit sur leur silence, et sur le nôtre, qui l'avons longtemps lu sans le remettre en question. Sans voir la jeune fille abusée par un dieu à 14 ans.
Avec Méduse, l'autrice propose une fin alternative à un récit mythologique qui a sanctuarisé et banalisé la violence faite aux femmes. Et si, par la pureté de son coeur, et par une sorte de karma, Méduse échappait à son destin ? Celui de terminer la tête coupée par un homme aimé ?
Méduse de Jessie Burton nous raconte la réalité de toute une moitié du monde, sans emphase, avec une simplicité qui vous laisse sans voix. Qui répare aussi et redonne un peu d'espoir, car ce mythe traverse les âges aussi pour nous guider.
Ces citations à retenir de Méduse de Jessie Burton
Pour vous décider à lire ce roman de Jessie Burton, voici quelques citations qui me semblent bien résumer son essence.
« Si je vous disais que j'avais tué un homme d'un seul regard, auriez-vous envie d'en entendre davantage ? »
« Tout ce qui leur importait, c'était de prétendre qu'ils auraient su s'en sortir beaucoup mieux que moi et qu'ils auraient su dire non. »
« Un homme qui t'aimerait sincèrement aimerait aussi ces serpents. »
Aller plus loin dans vos lectures sur la mythologie grecque
Alors que l'Odyssée et les grands mythes sont sous le feu des projecteurs avec de nouvelles adaptations cinématographiques ou littéraires, j'aimerais vous partager ces ouvrages sur le thème.
Tous sont publiés par des autrices et apportent un point de vue féminin plus que nécessaire...
Sur la liste de lecture et pour continuer d'explorer le mythe de la Gorgone : Dans les yeux de Méduse de Natalie Haynes
Mon coup de cœur absolu : Madeline Miller avec Le Chant d'Achille et Circé. Une analyse fine de la figure des héros et de la puissance de l'amour qui s'oppose à l'injustice des dieux.
L'Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood m'a également fait voyager dans l'Odyssée pour mieux comprendre le point de vue de la femme du grand Ulysse.
Enfin, dans un autre genre, je vous suggère la magnifique BD Femmes libres de la mythologie d'Alice Dussutour et Anne Lanoë. À travers des portraits sublimes, rencontrez les femmes derrière les mythes.

