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Électre - Jennifer Saint

Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
Marion Marten-Pérolin
il y a 7 jours
8 min de lecture

Peut-on échapper aux malédictions familiales qui semblent se reproduire de génération en génération ? La violence entraîne la violence, on le sait. Avec Électre de Jennifer Saint, on mesure toute l'horreur qui condamne les enfants de la Maison d'Atrée à laver leur honneur dans le sang. Les dieux l'exigeaient... condamnant Oreste à attirer sur lui la fureur des Érinyes.


Illustration noir et blanc de deux personnages antiques en toges: une femme tient une urne, un homme une lance. Electre et son frère devant le tombeau d’Agamemnon pour illustrer Électre de Jennifer Saint.
Électre et Oreste devant le tombeau d'Agamemnon lors de leur choix fatidique.

« Je me sens tellement plus vieille que mon âge, épuisée par le chagrin. Je ne crois pas que je serais capable de poser un pied devant l'autre sans ma haine pour me guider. Elle m'anime, elle me pousse en avant, elle rugit en moi, dévorant tout sur son passage, sans laisser la place pour autre chose. »


Telle est la complainte d'Électre, fille de Clytemnestre et d’Agamemnon. Dévorée par une haine et une rage qui ne la quittent plus depuis la trahison de sa mère, elle ourdit sa vengeance pendant des années, préférant une vie de rien au faste de son palais pour s'opposer à cette mère adultère et meurtrière ; elle qui est pourtant la princesse de Mycènes et la digne fille de son père, l'un des guerriers les plus puissants de Grèce.


Avec Électre de Jennifer Saint, plongeons dans la malédiction de cette dynastie, héritière des crimes de Tantale. Et interrogeons-nous sur le poids de notre héritage : peut-on jamais briser les chaînes de la malédiction familiale ? Comment mettre un terme aux tourments des générations présentes et futures ? Il faut parfois en passer par l'horreur pour que renaisse une once d'humanité, loin, très loin de ses racines et de ses traumatismes.


Après avoir lu Ariane, le premier roman de Jennifer Saint, j'ai continué ma traversée avec Électre, son deuxième ouvrage dédié aux figures féminines de la mythologie grecque. Je me procurerai très prochainement les deux suivants, centrés sur Atalante et Héra. Aussi, il est presque impossible d'évoquer les romans de Jennifer Saint sans s'arrêter sur leurs couvertures, qui sont de véritables chefs-d'œuvre d'illustration et de book design signés Joanne O'Neill et Micaela Alcaino.


Avertissement de lecture : Ce roman comporte des scènes très dures (cannibalisme, infanticide, violences de guerre, agressions sexuelles).


Couverture du livre Électre de Jennifer Saint, femme grecque en robe verte devant colonnes dorées sur fond noir.
© Pocket

Quelle est l'histoire de ce roman de Jennifer Saint?


Jennifer Saint réinvente à travers les récits croisés de trois héroïnes aux destins entrelacés: Clytemnestre, Cassandre et Électre, le drame mythique des Atrides, celui-là même qui mène à la tragédie d'Agamemnon d'Eschyle.


Si l'on pouvait s'attendre à une présence plus exclusive d'Électre au vu du titre, retrouver ces deux autres figures féminines est un véritable bonheur de lecture. Mention spéciale pour Cassandre, un personnage que j'ai d'ailleurs eu la chance d'interpréter au théâtre, cette princesse troyenne gratifiée du don de clairvoyance par Apollon, mais condamnée par le dieu, après s'être refusée à lui, à ne jamais être crue...


Le roman nous replonge au cœur de la guerre de Troie, si magnifiquement dépeinte dans Le Chant d'Achille de Madeline Miller. On y retrouve l'épisode déchirant de Briséis, cette captive que se disputent Achille et Agamemnon, provoquant la colère d'Achille, refusant de se rendre sur le champ de bataille, une décision qui manqua de mener les Grecs à leur perte, lui seul pouvant rivaliser avec Hector. Cet Hector, fils du roi Priam et d'Hécube, devenu beau-frère d'Hélène après le retour de Pâris dont la naissance annonçait déjà la destruction de Troie, bien que ses parents n'aient jamais pu se résoudre à sacrifier l'enfant...


Cette impossibilité de briser le cercle des malédictions rejoint le destin d'Égisthe: épargné autrefois par Agamemnon lorsque ce dernier a repris le trône de Mycènes, Égisthe est l'héritier d'une lignée déchirée où Thyeste, son père, fut la victime des crimes abominables de son propre frère Atrée. C'est toute la dynastie des Atrides qui se trouve maudite depuis les crimes originels de Tantale : infanticide, cannibalisme, duperie et vol envers les dieux.


Et tout comme dans Ariane, le précédent roman de l'autrice, on réalise à quel point les femmes subissent de plein fouet la cupidité, l'orgueil et la folie des hommes et des divinités. Du sacrifice d'Iphigénie aux exigences d'Apollon, la douleur, la cruauté et le désir de vengeance deviennent les seuls héritages transmis à ces reines et princesses... qui se débattent avec leur destin et l'attente du retour de ces hommes héroïsés.


Mais que valent les trophées de Troie et la gloire des armes face au chagrin dévastateur d'une mère? Tout cela semble bien dérisoire quand la vie d'une enfant a été sacrifiée sur l'autel de l'orgueil masculin.


Qui est Électre dans la tragédie grecque ?


Fille du terrible Agamemnon (frère de Ménelas) et de Clytemnestre (sœur jumelle d'Hélène), Électre est donc la nièce de la belle Hélène, pour qui son père est parti se battre à Troie pendant dix longues années. Les années passent et la petite fille espère chaque jour le retour de son père, ce héros de guerre. Elle nourrit une réelle idolâtrie pour cette figure paternelle et se détourne de sa mère, choisissant un camp entre ses deux parents et souffrant terriblement de cette position. Sans le savoir, sa détermination à se venger ressemble pourtant à celle qu'elle abhorre et condamne.


Quelle est l'histoire d'Électre et d'Oreste ?


Électre naît chétive, et Oreste est encore dans le ventre de Clytemnestre lors du sacrifice d'Iphigénie. Il naît après la mort de sa sœur, mis au monde par une mère folle de chagrin. Ses rires disparaissent : elle voit dans chaque visage le doux visage de sa fille défunte, morte pour une guerre qui n'est pas la sienne, promise à Achille, mais sacrifiée pour des vents favorables... Électre protège son frère de la vengeance de leur nouveau beau-père, puis Oreste revient après plusieurs années pour venger leur père et apaiser les dieux.


En quoi est-ce une réécriture féministe ?


Tout d'abord, on comprend mieux la rage qui habite Clytemnestre en découvrant les raisons profondes qui la poussent à tuer son époux. À travers ces différents personnages, on réalise aussi que le cœur des femmes ne bat pas au même rythme ni sur la même musique: chacune est habitée par une force distincte. Hélène, belle et altière ; Électre, rancunière et passionnée par la figure paternelle ; Cassandre, victime condamnée par le dieu Apollon et traitée de folle... Elles restent pourtant toutes liées par les conséquences tragiques de la folie des hommes qui les entourent et les condamnent.


En redonnant une voix et une véritable profondeur psychologique à leur drame, l'autrice apporte un nouveau souffle au mythe, cherchant peut-être aussi, à travers l'écriture et la transmission, à rompre la malédiction de naître femme dans un monde d'une telle violence.


Ce qui m'interpelle le plus après avoir lu deux de ses romans, c'est la place centrale qu'occupe la maternité. Qu'il s'agisse des accouchements qui côtoient la vie et la mort, du lien qui se tisse entre une mère et son nouveau-né, de leur instinct de protection ou de leur deuil impossible... Cette grille de lecture est essentielle : elle pousse certaines mères au sacrifice ultime, tandis que d'autres, comme Hélène n'hésitant pas à abandonner sa fille Hermione pour suivre Pâris, questionnent et déconstruisent le mythe d'un instinct maternel universel et inné.


Cette volonté de réinterroger nos mythes ne se limite pas à la littérature : elle traverse aussi le cinéma et nos représentations visuelles... On a pu constater le bruit médiatique autour de L'Odyssée de Christopher Nolan.


Décoloniser nos représentations


En lisant ce roman, on pense bien sûr à des films comme Troie de Wolfgang Petersen, avec Brad Pitt en Achille, Eric Bana en Hector, Diane Kruger en Hélène, Orlando Bloom en Pâris ou encore Sean Bean en Ulysse. Un film qui oublie d'ailleurs complètement le personnage de Cassandre... J'avais également adoré la série Troie: La Chute d'une cité (pourtant très mal notée sur les plateformes) : avec l'acteur David Gyasi dans le rôle d'Achille, j'ai été véritablement conquise ! Est-ce que la série était trop violente ? Oui. Respectait-elle toujours le mythe ? Pas toujours. Était-ce bien joué ? J'ai trouvé que oui... Mais ce n'était manifestement pas du goût de tout le monde de voir des dieux et demi-dieux interprétés par des acteurs noirs.


Puisque je suis lancée sur le sujet, pensons au scandale qu'a suscité la série sur La Reine Charlotte dans l'univers de La Chronique des Bridgerton, ou encore la série documentaire La Reine Cléopâtre. Qu'ont-elles en commun avec La Petite Sirène, me direz-vous ? Incarnée par Halle Bailey dans l'adaptation de Disney, cette dernière a elle aussi déclenché la haine raciste de ceux qui ont toujours imaginé et pensé le monde à leur seule image. Que dire, côté masculin, du rejet massif à l'idée d'Idris Elba incarnant James Bond...


Bref, il reste encore un long chemin à faire dans le monde du cinéma pour redonner une juste place à toutes et à tous. L'écriture est elle aussi un champ de bataille où les femmes racialisées doivent se battre. Écrire quand on est une femme, nous l'avons vu dans d'autres chroniques, ne va pas de soi dans un monde sexiste, mais cela va encore moins de soi dans un monde raciste. Fort heureusement, on voit aujourd'hui des femmes noires célébrées pour leur plume dans le monde entier. Mais il aura parfois fallu des décennies pour qu'elles atteignent le même niveau de reconnaissance que certains écrivains.


Ces citations à retenir dans Électre de Jennifer Saint


Pour mieux saisir la tragédie d'Électre de Jennifer Saint et la force de sa plume, j'ai sélectionné pour vous ces quelques citations.


« La Maison d'Atrée était porteuse d'une malédiction particulièrement horrible, même à l'échelle du tourment divin. »

« Je possédais réellement le don de divination, soufflé dans ma bouche par Apollon lui-même. Mais plus personne ne croirait jamais un mot qui franchirait mes lèvres. »


« Si seulement j'avais eu la bonne fortune de naître garçon, plutôt que fille. J'aurais pu trancher moi-même la malédiction qui plantait ses racines profondément à l'intérieur de Mycènes. »

« Demain est le jour où nous entrons dans l'avenir. »


Aller plus loin dans vos lectures d'autrices


Si vous aimez la mythologie grecque, je vous conseille la lecture de réécritures féministes. Elles mettent à l'honneur les voix de ces destins tragiques de femmes qu'on oublie derrière les faits d'armes de leurs époux, de leurs frères, de leurs oncles, et surtout des dieux.


Pour continuer la découverte de Clytemnestre, je vous invite à lire le livre dédié de Costanza Casati (Clytemnestre). Je pense aussi particulièrement à Madeline Miller, dont le dernier récit Mestra revient sur le destin de la fille du roi de Thessalie. Je pense également aux écrits de Pat Barker : Le Silence des vaincues, La Maison des reines ou encore Les Exilées de Troie. La célèbre Margaret Atwood s'est d'ailleurs elle aussi prêtée à l'exercice avec sa réécriture de l'histoire de Pénélope, épouse d'Ulysse dans L'Odyssée de Pénélope. Ce court récit raconte le calvaire des femmes isolées face à la cupidité des hommes, l'angoisse de l'attente et la brutalité du pouvoir masculin. Enfin, plongez dans une réécriture féministe du mythe de la Gorgone avec Méduse de Jessie Burton, l'un de mes coups de cœur de l'année ! A lire aussi en format BD : Femmes libres de la mythologie, 12 portraits qui nous inspirent de Anne Lanoë et Alice Dussutour.


Bien sûr, ces livres sont durs. Les tragédies grecques restent néanmoins pleines d'enseignements sur les épreuves de la vie, l'obscurité et la lumière de l'âme humaine. Elles ont un effet cathartique diront certains, ou un effet répulsif éternel diront d'autres... Une chose est sûre, elles ne laissent personne indifférent.

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