La Maison des reines - Pat Barker

Troisième volet de la trilogie de Pat Barker, La Maison des reines bouleverse et apporte une profondeur nécessaire à ce mythe un peu poussiéreux, mais tellement d'actualité. Malgré la protection et la force des lionnes, les petits subissent trop souvent la duplicité et la bestialité des lions. J'y vois là le combat mortel que se livrent Clytemnestre et Agamemnon.

« Il s'écoulera des années avant que quelqu'un ne se penche sur le passé et demande : "Mais c'était quoi, toute cette histoire ?" Nous serons mortes et enterrées. »
Après avoir lu Le silence des vaincues puis Les exilées de Troie, où l'on suit les aventures de Briséis, je clôture la lecture de cette Iliade au féminin avec La Maison des reines. Et de quelles reines parlons-nous ? De Cassandre, de Clytemnestre, ou de Ritsa et de toutes les esclaves troyennes des Grecs ? Ces survivantes anonymes d'une guerre de dix ans.
Mycènes est le théâtre d’une violence vengeresse : celle d’une mère à qui un monstre a arraché et sacrifié leur fille. Peut-être voit-il venir le piège qui se referme sur lui, peut-être accepte-t-il le châtiment pour avoir sacrifié Iphigénie, sa fille adorée. Car on ne dit rien de cet amour paternel si étrange, un amour mortel. Ils ont beau aimer leurs filles, ils font ce que disent les dieux : ils les tuent pour plus de pouvoir, de renommée. Mais elles reviennent toujours les hanter, tôt ou tard. Et seule la mort les libérera du poids de leur monstruosité, que l’Histoire tâchera de toujours nous rappeler. Même Pyrrhus refusait de sacrifier son cheval pour satisfaire les dieux... Comme quoi, on a toujours le choix.
On retrouve néanmoins dans cette réécriture une forme d’humanité insoupçonnée en Agamemnon, qui erre, hanté par le fantôme d’Iphigénie, cette fille qu’il adorait mais qu’il a sacrifiée pour la guerre. La Maison des reines interroge subtilement la paternité. De retour de Troie, Agamemnon cherche Oreste, son héritier, tout en ignorant et en blessant Électre une fois dans son palais. Chez ce roi, c’est toujours la violence avant la douceur, le devoir avant l’amour, et, surtout, les garçons avant les filles.
Mais, parfois, le masque d'or et de brutalité se craquelle, tel le maquillage blanc du clown triste de la commedia dell'arte qui se force à jouer son numéro et à faire rire le public alors que son cœur est brisé par l'infidélité de sa femme.
J'ai envie d'écrire ces mots que m'inspire cette tragédie qui empoisonne le cœur des hommes :
« Mets ta veste, ô grand roi, et joue ton numéro.
Coûte que coûte, le public veut frémir en voyant le roi des rois, le grand Agamemnon, même si son cœur de pierre est brisé par ses propres mains.
Mets ta veste et récite ton rôle.
Le monde n'attend que ça : t'aduler et te craindre. »
C'est ainsi que le père et le roi se meurt. Seul, nu et honni.
La lionne protège ses petits des crocs meurtriers des pères. Ces rois couronnés de la savane n'effraient pas les véritables reines : plus discrètes, mais tout aussi redoutables et puissantes. Toujours, elles veillent et assurent l'avenir de leur espèce sans hésiter à prendre part au combat face aux mâles, comme Clytemnestre.

Pourquoi lire La Maison des reines de Pat Barker ?
Pat Barker est une autrice découverte dans ma quête de réécritures d'autrices de la mythologie grecque. Elle est néanmoins mondialement connue et fait partie des rares femmes saluées par le Booker Prize, qu'elle a reçu pour son roman The Ghost Road en 1995.
Dans La Maison des reines, on retrouve une version assez différente de Clytemnestre que celle présentée dans Clytemnestre de Constanza Casati ou Électre de Jennifer Saint, notamment. Ici, la trahison et la haine prennent une forme plus absolue encore, me semble-t-il. La haine ayant parfois le même niveau d'intimité que l'amour, nous souffle l'autrice. Ce sentiment qui vous ronge de l'intérieur vous empêche de vivre votre vie dans la joie et l'amour des survivants. Jamais Clytemnestre ne pardonnera le sacrifice de sa fille. Elle dédie alors chaque seconde de sa vie à la vengeance.
Face au tombeau d'Iphigénie dont l'absence est omniprésente, personne ne peut nier la douleur d'une mère qui a ramené le corps sans vie de sa fille depuis Aulis, où elle aurait dû être mariée à Achille. Un piège terrible fomenté par des rois indignes. À Mycènes, on ne peut oublier le sacrifice de la fille du roi : même s'il revient victorieux, son tombeau trône et domine la cité ruinée par la guerre. En tout cas, Clytemnestre ne vivra jamais avec, et jamais ne pardonnera. Et, dans chaque version du mythe, sa violence nous pétrifie, et les mères, j'imagine, peuvent la comprendre. Telle une lionne, elle prépare l'attaque dans l'ombre et surgit pour saisir le mâle à la gorge. Il n'a aucune chance de lui échapper.
Des temples, et des femmes, profanés
J'ai noté une différence de traitement des viols dans les mythes que j'ai jugée assez intéressante. On peut en effet mettre en miroir le viol de Cassandre et celui de Méduse, tous deux perpétrés dans le temple d'Athéna, le premier par Ajax le Petit, le second par Poséidon.
Dans le premier cas, la déesse de la guerre et de la sagesse fait payer l'affront aux Grecs en leur envoyant des vents contraires qui les empêchent de rentrer chez eux après la chute de Troie. Dans l'autre, elle transforme Méduse en Gorgone.
Ce « deux poids, deux mesures » est particulièrement choquant : le viol en lui-même n'est jamais jugé aussi grave que la profanation du lieu sacré. Et dans le cas de Méduse, c'est la victime elle-même qui subit l'ire de la déesse. Un phénomène de double peine révélateur : ne pouvant s'en prendre directement à son égal, le puissant Poséidon, Athéna déplace sa colère sur la victime mortelle. C'est la parfaite démonstration du prix exorbitant toujours payé par les plus faibles face aux puissants, et cela illustre assez bien le principe de victimisation secondaire qu'on retrouve presque automatiquement dans les affaires de violences sexuelles.
Des survivantes exilées
Enfin, je pense qu'il est capital aussi de parler de ces femmes anonymes qui entourent ces prêtresses, ces princesses et ces reines, et ce, à chaque tome de cette trilogie magistrale. Je pense aux esclaves, notamment. Ces femmes déchues de tous leurs droits, arrachées à leur terre, aux bras de leurs maris et de leurs enfants parfois exécutés devant elles.
Cette trilogie nous raconte aussi l'exil, conséquence des jeux de pouvoir et des guerres. Combien de déplacés ? Combien de camps de la honte, de viols, dans les conflits armés ? Que dire aussi de ce sentiment terrible qu'est l'arrachement à sa terre natale, à sa vie, à ses morts...
Telle est la tragédie muette dont on parle si peu, mais qui pourtant imbibe cette histoire. Le bateau qui transporte Ritsa et Cassandre vers une nouvelle cité les force à faire le deuil de leur patrie. Une part d'elles meurt en quittant Troie. Elles vivent encore, certes, mais à quel prix ? Seules les Moires le savent.
Ces citations dans La Maison des reines de Pat Barker à retenir
Parce que la littérature se partage, et sans trop en révéler, je vous propose de découvrir ces quelques citations du roman de Pat Barker afin d'avoir un avant-goût de cette lecture.
« Mais, justement, qui décide qui est le monstre ? Le vainqueur. »
« Peut-on condamner une enfant à vivre dans un tel monde ? »
« Le témoignage d'une femme ne compte pas. Sauf, peut-être, aux yeux d'une autre femme. »
Aller plus loin dans vos lectures sur la mythologie grecque
Pour aller plus loin dans vos lectures de réécritures féministes des mythes grecs, je vous suggère la lecture de ces autrices.
Jennifer Saint : Ariane, Atalante et Héra
Christa Wolf : Cassandre
Madeline Miller : Le chant d'Achille, Galatée, Mestra et Circé
Jessie Burton : Méduse
Rosie Hewlett : Médée
Margaret Atwood : Circé et autres poèmes, L'Odyssée de Pénélope
Anne Carson : Norma Jeane Baker de Troie
Puisse cette liste de lecture vous donner envie de dévorer toujours plus de livres et de découvrir la plume d'autrices du monde entier. Tâchons de combler le vide laissé par l'effacement (in)volontaire des autrices dans nos bibliothèques, mais aussi dans nos esprits et donc de notre culture et imaginaire collectif...


