Les exilées de Troie - Pat Barker

Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Prolongeons la découverte des réécritures de la mythologie grecque avec Les exilées de Troie de Pat Barker. Le deuxième tome de sa trilogie sur la guerre de Troie est une œuvre qui se penche sur le passé pour éclairer le présent. Une « Iliade » au féminin qui nous invite à interroger nos classiques et notre vision du monde, à travers les yeux des captives et des esclaves de cette guerre de dix ans...

« Entre actions héroïques et atrocités, qui peut dire où se situe la limite ? »
Tout au long de ma lecture de ce roman, une citation me revenait sans cesse en tête :
« Le roi est nu » (en référence au célèbre conte de Hans Christian Andersen). Je pensais autant à Pyrrhus de Skyros, le fils d'Achille, qu'aux autres rois de cette trilogie de Pat Barker. Ces rois terribles, qui font couler le sang de l'ennemi, mais aussi celui de leur peuple, de leurs filles, de leurs femmes.
Quel que soit l'habit, le titre ou l'accessoire à la gloire de l'homme, un bouclier, une bague ou une armure..., on est en droit de se demander s'ils sont des héros ou des monstres.
Dans Les exilées de Troie de Pat Barker, on continue de suivre les aventures de Briséis dans le camp de la honte. Troie est tombée avec l'arrivée de Pyrrhus, un adolescent de seize ans venu se battre à Troie. Un jeune homme qui fait preuve d'injustice, d'immaturité et de cruauté, tuant femmes, enfants et vieillards sans distinction afin d'asseoir sa légitimité et de se glisser sous l'armure et dans l'ombre de son père, des habits démesurément trop grands pour lui. Il exécute de sang-froid Priam, Polyxène et le nouveau-né d’Andromaque.
Pourtant, même en faisant couler tout ce sang innocent, il n'a pas et n'aura jamais la légitimité de son père, et c'est là tout son drame... Sur la question de cette violence inculquée aux hommes et de la masculinité toxique, je ne peux que vous inviter à lire l’essai de Victoire Tuaillon, Les Couilles sur la table, qui analyse comment se construit ce « virilisme » destructeur, pour les autres, et pour les hommes eux-mêmes.
Les exilées de Troie de Pat Barker est la suite directe du roman Le Silence des vaincues et le troisième et dernier tome : La Maison des reines.

Pourquoi lire Les exilées de Troie de Pat Barker ?
Ce qui est captivant dans ce roman, et dans cette trilogie troyenne, c'est de suivre l'épopée féminine au sein de cette guerre d'hommes. Entre le destin de Briséis, une reine dont la ville est tombée aux mains des Grecs et qui devient le trophée d'Achille, et celui d'Andromaque, dont l'enfant est tué par le fils de ce même Achille lors de la prise de Troie, et qui devient à son tour esclave, on découvre les sentiments terrifiants de ces femmes déchues. On y retrouve aussi Hécube, épouse de Priam, tué par Pyrrhus... Des femmes au chagrin incommensurable, qui doivent pactiser et se soumettre au bon vouloir de ces hommes, de ces rois sanguinaires qui ont ôté la vie à leurs fils, à leurs frères et à leurs pères. Aucune lignée troyenne n'est épargnée. Ils tuent tous les hommes, mais aussi les femmes enceintes afin de ne laisser aucun survivant de sexe masculin. Les femmes n'ayant à leurs yeux aucune valeur et ne représentant pas de risque à l'ordre établi par la force. Ce qui me fait penser à des passages du Booker Prize 2000, Le tueur aveugle de Margaret Atwood, qui revient justement sur une scène de violence de ce type où une ville entière est rasée par la folie destructrice des hommes.
On découvre une autre version de l'histoire à travers la vie dans les cabanes des femmes, ces esclaves du camp de guerre : celles qui blanchissent le linge imbibé de sang, celles qui soignent les blessés, celles qui n'ont pas d'autre choix que d'accepter l'inacceptable.
Ce roman en dit long sur la condition féminine, sur la complexité de la captivité, mais aussi sur la douleur et la colère de ces femmes qui résistent et survivent comme elles le peuvent, à travers la sororité, la soumission ou la rage. Sur le sujet de la soumission d'ailleurs, je vous invite à lire l'essai de Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, qui revient justement sur cet apprentissage de la soumission pour les femmes, un écho théorique saisissant à la condition des femmes dans les mythes grecs. Celles-là mêmes qu'on découvre sous la plume d'illustres écrivains... au sadisme révélateur d'une position dominante dans la société et dans l'Histoire.
Ces citations à retenir dans Les exilées de Troie de Pat Barker
Certaines citations ont plus de poids que n'importe quelle analyse ; aussi, j'ai compilé ces quelques extraits pour partager avec vous toute la puissance littéraire de ce roman de Pat Barker.
« Ils n'étaient pas seulement désireux de tuer des hommes : ils voulaient anéantir un peuple entier. »
« C'est dans le corps des femmes que les hommes ressentent leur propre vieillissement, même des hommes comme lui (ndlr : Calchas) qui ont choisi le célibat, quoi qu'on ne l'ait jamais vraiment choisi, ni respecté d'ailleurs. »
« Ce qui m'est arrivé est aussi arrivé à des centaines de femmes. (...) Il n'y a pas un temple dans Troie qui n'ait été profané. »
« Pauvre Cassandre, qui a passé sa vie à être bâillonnée d'une manière ou d'une autre, et surtout par l'incrédulité de ses semblables. »
Aller plus loin dans vos lectures
En digne lectrice de réécritures féministes des contes et des mythes, j'ai dans ma bibliothèque plusieurs œuvres essentielles pour passer du male gaze au female gaze. Je vous conseille fortement la lecture de toutes les œuvres de Madeline Miller, une autrice récompensée par le Women's Prize for Fiction pour Le Chant d’Achille. J'ai tellement aimé sa plume, délicate et tranchante, que j'ai acheté et dévoré tous ses écrits disponibles: Galatée, Mestra, Circé… Des nouvelles et des romans captivants qui nous montrent une autre version des mythes.
Je pense également à l'excellent roman sur Médée de Rosie Hewlett, ou encore à celui sur Méduse de Jessie Burton. Deux textes qui redonnent une humanité à des femmes jusqu'alors diabolisées par la littérature classique. Je pense enfin au roman Clytemnestre de Costanza Casati, ou encore à celui de Jennifer Saint sur Ariane, qui dévoilent la cruauté de ces héros qu'on adule, comme Thésée qui abandonne Ariane sur une île déserte… Une lâcheté rarement critiquée, ou gommée au profit des victoires du héros. Ou encore Agamemnon, le roi des rois, qui sacrifie sa fille pour un peu de vent et pour gagner une guerre inutile.


