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Le Silence des vaincues - Pat Barker

Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
Marion Marten-Pérolin
il y a 2 heures
5 min de lecture

Premier tome de sa trilogie, Le Silence des vaincues de Pat Barker dépeint la guerre de Troie du point de vue des femmes. Particulièrement celui des Troyennes devenues les esclaves domestiques et sexuelles des grands héros grecs.


Gros plan en noir et blanc d’une femme voilée, regard tourné vers le haut, ambiance dramatique, pour illustrer Briséis dans  Le Silence des vaincues de Pat Barker.

« Comment séparer la beauté du tigre de sa férocité ? »


Impossible, nous répond Briséis, qui partage la couche du célèbre Achille. Ancienne reine de Lyrnessos, elle est devenue son trophée de guerre, réduite au rang d'esclave dans ce camp militaire qui s'apparente à un camp de viols. Ce point de vue sur la guerre de Troie exige toute notre attention : celui des femmes silenciées, maltraitées et violentées chaque jour et chaque soir par ces « héros » de la mythologie grecque que seuls la jeunesse, la beauté, la fertilité et le sentiment de possession intéressent.


Dans Le Silence des vaincues de Pat Barker (publié en 2018), nous assistons à la mise à nu d'une bataille millénaire que les hommes livrent aux femmes, notamment en période de conflit, où le viol est employé comme arme de guerre. Je me permets ici une digression : comment ne pas songer à la grille de lecture de Sigmund Freud, qui assimilait les couteaux à des formes phalliques dans les cauchemars de ses patientes ?

Si l’on peut légitimement remettre en question une large partie de ses travaux, il subsiste une intuition cruellement vraie dans cette interprétation symbolique : ces couteaux qui hantent les rêves de ses patientes ne sont peut-être que l’écho de peurs millénaires, transmises de mère en fille par les récits, l’éducation et l’expérience du danger masculin, bien avant que Freud ne les réduise à une simple histoire de phallus. Certains chercheurs en épigénétique avancent même l’hypothèse, que ces peurs répétées sur des générations pourraient laisser une empreinte biologique, au-delà du seul héritage culturel. Reste que le psychanalyste faisait lui-même partie intégrante du problème patriarcal...


Revenons à Pat Barker, cette autrice que je découvre à travers cette fresque en trois volets. Lauréate en 1995 du prestigieux Booker Prize pour The Ghost Road, Pat Barker a été sélectionnée pour le Women's Prize for Fiction pour Le Silence des vaincues, un roman qui a suscité un engouement international. Ce prix littéraire, que je suis toujours avec une grande attention, avait d'ailleurs couronné en 2012 le magnifique roman Le Chant d'Achille de Madeline Miller. Et ces deux ouvrages se répondent en miroir, remettant en scène la figure de Briséis aux côtés d'Achille et de Patrocle.


Cette « Iliade » au féminin, composée des romans Le Silence des vaincues, Les exilées de Troie et La Maison des reines, éclaire d'un jour nouveau le destin tragique des captives évoluant dans l'ombre des grands noms grecs tels qu'Achille, Ulysse, Ajax ou encore Agamemnon. Autant de récits nécessaires pour faire entendre la voix des femmes. Aux confins du mythe et du réel, Pat Barker vient combler le vide laissé par des siècles de récits exclusivement masculins en restituant parole et existence à celles dont l'histoire guerrière a trop longtemps tu la voix.


Couverture du livre Le silence des vaincues de Pat Barker, fond noir et colonnes orange, femme grecque, bandeau rouge avec citation.
© J’ai lu

Pourquoi lire Le Silence des vaincues de Pat Barker ?


Je vous conseille vivement ce roman pour découvrir une autre version des mythes : celle des femmes captives. La férocité des hommes occulte trop souvent l'expérience et l'humanité des femmes dans l'Histoire. Leur existence semble sans valeur aux yeux des vainqueurs : on les sacrifie, on les viole, on les tue.


Avec Le Silence des vaincues, Pat Barker leur restitue une place centrale dans la grande histoire, un corps, une voix, des sentiments. On y ressent la peur, mais surtout une colère sourde. On réalise également que le camp militaire fonctionne grâce à elles : elles servent, nourrissent, lavent, soignent, couchent, endurent… pendant que ces grands seigneurs se battent pour l'une d'entre elles.


Le gaslighting systémique tient en ces lignes: peut-on vraiment soutenir que c'est la faute de l'os si les chiens se battent ? C'est pourtant le même mécanisme d'inversion des responsabilités qui s'applique aux femmes. Est-ce réellement à cause d'Hélène que la guerre éclate ? Est-ce la faute de Briséis si des Grecs meurent sur le champ de bataille parce qu'Achille se retire du combat, blessé dans son orgueil par Agamemnon qui lui a ravi son « trophée » ? N'est-ce pas plutôt la conséquence directe d'égos masculins surdimensionnés ? La marque de leur férocité, de leur cruauté et d'un désir insatiable de pouvoir et de sang ?


Pour satisfaire leur appétit de chair fraîche, ils se servent dans les cités conquises : ils massacrent les hommes ainsi que les femmes enceintes pour tuer dans l'œuf toutes représailles futures, puis sélectionnent les captives jugées « dignes » d'être épargnées et exploitées, pour les baiser (pour reprendre le vocabulaire cru du roman).


Un élément m'a particulièrement interpellée : le sort en miroir de deux adolescentes, Iphigénie, immolée pour obtenir des vents favorables, et Polyxène, égorgée sur la tombe d'Achille pour satisfaire l'ombre du héros. Deux jeunes filles exécutées pour apaiser les dieux et satisfaire les combattants.


Nous n'avons pas l'habitude d'aborder les mythes sous cet angle : celui du rapt méthodique de très jeunes femmes, choisies pour leur jeunesse et leur fertilité. Le silence sied aux femmes, car nul ne songe à leur demander leur avis dans ces camps de viols et de mort.


Ces citations à retenir dans Le Silence des vaincues de Pat Barker


Je partage avec vous ces quelques citations tirées du roman Le Silence des vaincues de Pat Barker. De quoi, peut-être, vous donner l'envie de le lire à votre tour.


« Mon expérience m'a appris que les hommes sont curieusement aveugles à l'agressivité des femmes. »


« Les hommes inscrivent sur le visage des femmes un message adressé aux autres hommes. »

« N'est-ce pas le but suprême de l'amour ? Non pas l'échange de deux esprits libres, mais leur fusion en une identité unique ? »


Aller plus loin dans vos lectures sur la mythologie grecque


Si vous appréciez les réécritures féministes des grands mythes, je vous suggère particulièrement la lecture de Médée de Rosie Hewlett, de Méduse de Jessie Burton ou encore de Circé de Madeline Miller, qui nous dévoilent avec une grande finesse les sentiments de femmes que la tradition littéraire a si souvent voulu peindre en monstres.


Je pense également à Clytemnestre de Costanza Casati, qui revient avec une force saisissante sur le destin de l'épouse d'Agamemnon, ainsi qu'aux romans captivants de Jennifer Saint : Ariane, Héra, Électre et Atalante.


Pour prolonger la réflexion théorique et politique, un essai me semble particulièrement éclairant : Une voix à soi : Pourquoi n'entend-on pas la voix des femmes ? d'Aline Jalliet (2024).

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