Clytemnestre - Costanza Casati

Dernière mise à jour : il y a 2 heures
De quoi est capable une mère privée de son enfant, sacrifié pour un peu de vent ? Avec Clytemnestre de Costanza Casati, une autre porte s'ouvre sur le récit du chagrin d'une reine, d'une mère et d'une amante, mais aussi sur la force et la puissance d'une femme insoumise.

« Mais sachez-le, je ferai justice. Je le jure, ici et maintenant. Au nom des Furies et des déesses qui se sont vengées. Je pourchasserai les Atrides et j'anéantirai ce qui leur est cher jusqu'à ce qu'il ne reste que des cendres. »
Clytemnestre, mère, monarque et meurtrière, laisse une longue traînée de sang derrière elle. Endeuillée, elle venge ses enfants et son amour sacrifiés sur l'autel de la guerre et du pouvoir. Longtemps condamnée et reléguée au rang de figure monstrueuse, la reine sanguinaire se révèle sous une tout autre facette dans le roman Clytemnestre de Costanza Casati.
Après Électre de Jennifer Saint (qui revient sur le point de vue de la fille de Clytemnestre) ou Médée de Rosie Hewlett, poursuivons la redécouverte des mythes grecs sous un angle féministe. Plongeons ensemble dans l'histoire de cette souveraine redoutable et découvrons les racines de sa haine pour le terrible Agamemnon...
Une fois les dernières pages tournées, peut-être comprendrons-nous qu'une autre version du mythe existe : une version enfouie sous des siècles de patriarcat. Une perspective où la douleur des femmes a été systématiquement minimisée, où leur vie servait de monnaie d'échange et où leur amour était piétiné par leurs proches autant que par des inconnus.
Trahies de toutes parts, à commencer par des pères qui les livraient à des hommes violents pour sceller des alliances guerrières, ces héroïnes finissent par retourner la violence contre leurs oppresseurs. C'est le destin tragique de Clytemnestre, que le chagrin et l'injustice transforment en une puissance vengeresse, dépassant en fureur ceux qui ont tenté de la briser.

Quelle est l'histoire de Clytemnestre de Costanza Casati?
Princesse de Sparte, chasseuse et combattante aguerrie, sœur de la mythique Hélène, Clytemnestre n'a rien à envier à cette dernière en matière d'intelligence et de prestance. La puissance et la détermination se lisent sur ses traits comme dans les lignes de ses muscles. Clytemnestre aurait pu vivre une existence de reine souveraine paisibles sans les manigances de son père avec les Atrides, Agamemnon et Ménélas. En offrant ses filles à ces deux frères issus d'une lignée maudite et en scellant un pacte d'alliance avec tous les anciens soupirants d'Hélène, le roi de Sparte plonge la Grèce dans la tragédie et dans la guerre.
Une guerre de pouvoir sous couvert d'amour
On a longtemps dépeint la guerre de Troie comme le fruit du désespoir d'un roi délaissé. Mais comme nous le rappelle Costanza Casati, cette guerre était orchestrée depuis longtemps : il ne lui manquait qu'un prétexte. Mobiliser toute la Grèce pendant plus de dix ans pour récupérer une seule femme était-il bien raisonnable ? Les véritables motifs étaient profondément économiques et géopolitiques. En revenant victorieux de Troie, Agamemnon ne devient-il pas le « roi des rois », le Lion couronné de Mycènes ? Et les femmes, après tout, ne sont-elles pas des prises de guerre, interchangeables ?
Le sacrifice inique d'Iphigénie
Mais dans sa quête effrénée de gloire et de conquête, Agamemnon commet l'irréparable: il sacrifie sa propre fille, Iphigénie, pour obtenir des dieux un brin de vent favorable vers Troie. Dupée par son père qui lui faisait croire à un mariage glorieux avec Achille, la jeune fille est menée à l'autel d'Aulis pour y être égorgée. Clytemnestre assiste à la scène, impuissante. Quelle femme, quelle mère peut survivre à un tel supplice ? Ce jour-là, la conscience et la douceur de la reine meurent sur l'autel aux côtés de son enfant. C'est un cœur noirci par le deuil et la haine qui complote durant toute une décennie pour orchestrer la chute d'un époux monstrueux. La sentence est irrévocable : la mère devait venger sa fille, et le sang d'Agamemnon devait couler à son tour.
En quoi est-ce une réécriture féministe ?
Le roman Clytemnestre de Costanza Casati nous offre un tout autre point de vue : celui d'une mère et d'une femme endeuillée. Trop souvent réduite dans la tradition classique à la figure du monstre sanguinaire assassinant son époux, Clytemnestre ne fait ici que retourner la violence à sa source.
Dans cette version du mythe, la jeune Spartiate ne voulait pas de cette alliance forcée. Elle avait déjà trouvé l'amour et donné naissance à un premier enfant, tragiquement massacré, tout comme son premier époux, par le terrible Agamemnon. Un homme qui lui a tout arraché. On appréhende alors avec une clarté saisissante les racines profondes de sa haine.
Costanza Casati nous fait assister à son dialogue intime, à la lente élaboration d'une vengeance méthodique : Clytemnestre choisit d'écraser avant d'être écrasée. Elle s'empare des rênes du pouvoir et règne sur Mycènes d'une main de maître, devenant la reine à la place du roi. Une femme au pouvoir dans un monde patriarcal qui n'hésite pas à sacrifier des jeunes filles sur la foi des paroles viciées de vieux devins fous ou corrompus.
Cette tragédie mortelle fait écho à la cruauté des dieux de l'Olympe eux-mêmes, qui prennent un malin plaisir à abuser des mortelles. À l'instar de Zeus violant Léda, la mère de Clytemnestre, sous la forme d'un cygne, la responsabilité du crime est inversée : l'opprobre ne tombe pas sur le divin prédateur, mais sur Léda elle-même et sur sa fille Hélène. La cruauté de ces figures d'autorité n'a d'égale que leur impunité. En adoptant ce female gaze, Costanza Casati apporte une modernité remarquable à un mythe vieux de plusieurs millénaires, dévoilant la dignité et la légitime fureur de ces femmes insoumises.
Ces citations à retenir dans Clytemnestre de Costanza Casati
Pour mieux saisir la portée du message de ce roman, j'ai sélectionné pour vous ces quelques citations.
« Il n'y a pas de paix pour la femme ambitieuse. »
« On ne peut pas se fier aux hommes qui ne trouvent du réconfort qu'auprès d'autres hommes. […] Ils ne respectent personne, et encore moins une femme. »
« - Sais-tu pourquoi, à Sparte, mariage se dit harpazein, qui signifie “prendre de force”?
- L'homme enlève la femme, qui doit lui résister. »
« Peut-on lutter contre un homme que rien n'affecte ? »
« Telle est la volonté des dieux. Vous serez méprisées par beaucoup, haïes par d'autres, et punies. Mais, au bout du compte, vous serez libres. »
Aller plus loin dans vos lectures sur le thème
La relecture des mythes que nous connaissons toutes et tous de près ou de loin, et qui peuplent tant d'œuvres autour de nous, est d'une richesse inépuisable pour appréhender l'âme humaine.
Les grandes tragédies nous rappellent notre humanité, mais révèlent aussi notre monstruosité. Les réécritures de ces grands récits adoptant un point de vue féminin nous enseignent qu'une autre version de l'histoire est toujours possible, particulièrement celle des vaincues.
À ce titre, je vous conseille vivement la lecture de Méduse de Jessie Burton ou encore d'Ariane de Jennifer Saint, qui explorent la trajectoire d'héroïnes victimes de la violence des hommes. Je pense également à la remarquable trilogie de Pat Barker (Le Silence des vaincues, Les exilées de Troie et La Maison des reines). Enfin, comment ne pas citer Circé ou Le Chant d'Achille de Madeline Miller, qui demeurent mes romans coups de cœur absolus en matière de mythologie grecque modernisée...


