Médée - Rosie Hewlett

Dernière mise à jour : il y a 7 heures
Avec Médée de Rosie Hewlett, redécouvrez le mythe de la terrible magicienne qui a sacrifié sa vie pour les beaux yeux de Jason. Une épopée terrifiante et magique de la Colchide à la Grèce.

« Je ne savais même pas qu'une femme pouvait être un héros. »
Avec ces paroles, la magicienne la plus terrible des mythes grecs reconnaît en Atalante une héroïne à part entière. Cette chasseresse d'exception fait en effet partie des Argonautes, cet équipage mythique qui accompagne Jason pour s'emparer de la Toison d'or du roi de Colchide, le père de Médée. Jusqu'alors, les légendes ne contaient que les grandes batailles des hommes et des dieux. En découvrant cette femme parmi les guerriers, la jeune Médée réalise soudain qu'un autre destin est possible.
Mais c'est surtout l'amour pour le séduisant Jason qui l'aide à s'émanciper d'un père violent, passant d'un tyran à un autre, sans même s'en rendre compte. « Après tout, la violence engendre la violence... », remarque la magicienne, condamnée par la brisure d'un amour paternel toxique et promise à un destin tragique.
Médée de Rosie Hewlett est sans conteste une réécriture enivrante du mythe. On y découvre les failles d'une des figures les plus sombres et décriées de la mythologie, celle qui tue son frère, mais aussi ses propres enfants...

Quelle est l'histoire de Médée de Rosie Hewlett?
Harcelée et raillée pour ses pouvoirs, Médée connaît l'opprobre dès son plus jeune âge. Lorsqu'elle transforme son frère en pourceau, à l'image du comportement odieux qu'il adopte envers elle et sa sœur, elle s'attire la fureur de ses parents, et tout particulièrement de son père Éétès, le roi de Colchide et frère de la grande Circé. Est-il pourtant si étonnant que sa fille ait été choisie par la déesse Hécate pour recevoir le don de la magie? Médée est un prodige en la matière, mais une part d'ombre la guette constamment. Car l'obscurité appelle l'obscurité, et la violence engendre la violence...
Mais le destin de Médée bascule de manière irréversible lors de sa rencontre avec Jason, qui la séduit et l'instrumentalise pour s'emparer de la Toison d'or afin de conquérir le trône. Un air de déjà-vu qui n'est pas sans rappeler le sort tragique d'Ariane, séduite puis abandonnée par Thésée venu terrasser le Minotaure. Mais si Ariane croise la route de Dionysos qui l'adule et la protège, du moins un temps, Médée, elle, est abandonnée à son propre sort. Seule contre tous, elle devient la cible de tous les regards alors qu'elle a désormais du sang sur les mains.
« Le monde a essayé de faire de moi la victime, alors je suis devenue son monstre », déclare-t-elle. Car victime, elle l'a été : sous les coups répétés de son père, puis sous l'emprise et la traîtrise de Jason. Elle subit de plein fouet le jugement d'une société qui refuse de la voir autrement que comme une sorcière dangereuse à rejeter. Jamais entendue, jamais comprise, elle demeure seule condamnée pour des crimes dont elle n'était pourtant pas la seule responsable.
Telle est la tragédie de Médée, qui finit par épouser définitivement la noirceur à travers le double infanticide. Ce crime ultime que la société n'a jamais pu appréhender : ce geste perçu comme profondément « contre-nature » de la part d'une mère. Cette analyse m'a inévitablement évoqué le chef-d'œuvre de Toni Morrison, Beloved, inspiré d'une histoire vraie : là aussi, une mère choisit d'envoyer ses enfants dans un endroit où plus personne ne pourra jamais leur faire de mal... Un acte insondable que les hommes, et ici les dieux, jugent avec une sévérité absolue. Comment continuer à vivre après un tel geste? Que recèle réellement le cœur de la magicienne? C'est le mystère que sa sœur tentera de percer...

Pourquoi ce roman de Rosie Hewlett est-il une réécriture féministe du mythe?
L'autrice ouvre son roman avec cette dédicace révélatrice :
« Pour toutes les femmes à qui on a dit qu'elles étaient "trop ceci" ou "pas assez cela". »
Médée est en effet trop puissante aux yeux de son entourage : sa magie épouvante. Pour la punir de cette force, elle est battue, désaimée, puis instrumentalisée. Elle réalise bien trop tard avoir été manipulée pour servir les ambitions d'un homme : un Jason qui n'hésitera pas à la bannir de la cité avec ses enfants pour épouser une princesse bien plus jeune. La rage de Médée, qui ravage tout sur son passage jusqu'à détruire son âme, prend ainsi racine dans des maltraitances physiques et psychologiques répétées.
Certaines figures féminines voient pourtant clair dans le jeu de Jason : Atalante et Circé l'avertissent toutes deux de sa duplicité. Un homme aussi banal n'a rien à faire aux côtés d'une femme aussi forte et redoutable. Il assoit alors son emprise en la dénigrant, en lui faisant porter le fardeau de leurs crimes, en lui interdisant d'user de sa magie, la traitant comme un monstre ou une arme, mais jamais comme une épouse. Le chagrin et la trahison transforment alors son amour en haine. Cet homme sans grand talent, mû par un égo démesuré, réalise, mais un peu tard, qu'il n'aurait pas dû minimiser la puissance de son épouse en s'en débarrassant comme d'un simple caillou dans sa chaussure...
« On a ainsi réduit Médée à une mère infanticide, gravant cette image dans le marbre, en faisant fi de la multiplicité des versions du mythe. Plusieurs tragédies mettent en scène, au contraire, la manipulation dont a fait l’objet l’exilée de Colchide, à qui on a tout enlevé, y compris ses enfants, parce qu’elle était une réfugiée devenue indésirable », analyse Jennifer Tamas dans son essai Barbe-Bleue, contre-enquête qui interroge la fixation des grandes mythes et de la figure de l'époux monstrueux dans la littérature notamment.
On perçoit dans cette réécriture la réalité de nombreuses femmes silenciées, même lorsqu'elles voient juste. Ce destin rappelle d'ailleurs celui de Cassandre, condamnée par un dieu à posséder le don de double vue sans jamais être crue. Elle voit Troie brûler, alerte sur le piège du cheval pour sauver son peuple, mais se heurte au déni général. Tous se condamnent eux-mêmes pour avoir refusé d'écouter la parole d'une femme.
Aujourd'hui encore, de trop nombreuses femmes sont ainsi victimes de gaslighting. On leur répète : « Vous vous trompez », « Vous interprétez », « Vous faites trop de vagues», « Vous vous faites des films », « Vous êtes trop émotive, hystérique, féministe... »
Pourtant, cette intuition est bien souvent juste et les sévices qu'elles osent révéler sont tragiquement réels. Mais on continue de leur répondre : « Séchez donc vos larmes, vous avez provoqué vous-même votre malheur... ». Cloîtrée, empêchée, dénigrée... Tel est le triste destin de Médée. Elle plonge dans les eaux glacées des Enfers pour simplement survivre. Mais le prix à payer s'avère beaucoup trop élevé.
Ces citations à retenir dans Médée de Rosie Hewlett
Voici une sélection de citations tirées du roman de Rosie Hewlett dont la lecture m'a particulièrement secouée.
« Parfois, il faut faire appel à l'obscurité pour protéger la lumière. »
« La nature est magie, Médée, et la magie est nature. C'est l'essence la plus brute de notre monde, un pouvoir infusé par les divinités quand elles l'ont créé.»
« N'est-ce pas incompréhensible, comment les hommes ont réussi à faire croire à tout le monde que ce sont eux le plus intelligent des deux sexes ? »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices sur la mythologie grecque
On compte aujourd'hui de très nombreuses réécritures récentes des figures féminines de la mythologie grecque. Ces romans apportent un nouveau point de vue à des récits que l'on ne connaît, le plus souvent, que sous le prisme du regard masculin.
Dans ma bibliothèque se trouvent plusieurs de ces indispensables. Sous la plume de Jennifer Saint, je vous suggère de découvrir : Ariane, Atalante, Électre, mais aussi Héra. J'ai également adoré ma lecture de la réécriture Méduse de Jessie Burton : on y découvre les raisons de sa transformation et l'on réalise que ce « monstre » est en réalité la victime des dieux... et des hommes. Le personnage de Thésée croise d'ailleurs la route de Médée tout comme celle d'Ariane, illustrant ces destins de femmes manipulées ou écartées par les héros grecs.
Je ne peux omettre la magnifique plume de Madeline Miller, à qui l'on doit Le Chant d'Achille, qui révèle l'histoire d'amour longtemps tue entre le héros et Patrocle, mais aussi Galatée ou encore Circé que j'évoquais plus haut, que j'ai particulièrement appréciés et que je vous recommande vivement.
Enfin, vous pouvez prolonger votre traversée de ces réécritures féministes avec Pat Barker et sa trilogie : Le Silence des vaincues, Les Exilées de Troie et La Maison des reines.


