Les Testaments - Margaret Atwood

Récompensé par le Booker Prize 2019, Les Testaments fait directement suite à La Servante écarlate. Une lecture aussi palpitante que bouleversante, où Margaret Atwood nous rappelle que, même au cœur de la terreur, la soif de justice ne s'éteint jamais tout à fait.

« Si tu me lis, c'est au moins que ce manuscrit aura survécu. »
L'écriture possède ce pouvoir d'émancipation et de transmission qu'on a interdit aux femmes pendant de très nombreuses années, et que la république totalitaire de Galaad a remis au goût du jour. Quinze ans après la fin de La Servante écarlate commence Les Testaments de Margaret Atwood. Entre le manuscrit d'une Tante, le témoignage d'une enfant de Galaad et la quête d'un bébé symbole... plongeons dans une oppression des femmes poussée à son paroxysme. Ne ressemble-t-elle pas, à trop d'égards, à ce que vivent les Afghanes, les Iraniennes... mais aussi les Américaines ou les Françaises ? Une chose est sûre : à force de vouloir tout contrôler, on finit par tout perdre.
⚠️ Avertissement de lecture : Ce roman aborde des thèmes difficiles, violences sexuelles institutionnalisées, mariages forcés de mineures, traite d'êtres humains et maltraitance infantile, qui peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs.
Je connaissais l'œuvre de Margaret Atwood par la série adaptée de son roman La Servante écarlate. J'avais tenté de regarder cette adaptation dont tout le monde parlait, qui présentait une république théocratique où les femmes devenaient des vaisseaux pour bébés, des calices. Les images me perturbaient trop ; j'ai donc abandonné la série et rangé la lecture du livre dans un coin de ma tête.
Puis un jour, alors que j'étudiais les autrices lauréates du Booker Prize, j'ai réalisé que La Servante écarlate avait une suite : Les Testaments. Ma véritable rencontre avec la plume de cette autrice incontournable s'est d'abord faite à travers la lecture de son roman Le Tueur aveugle, récompensé par le Booker Prize en 2000. Une première immersion où l'on retrouve la virtuosité narrative si chère à cette ancienne élève d'Harvard, férue de littérature d'anticipation comme le célèbre 1984 de George Orwell. Dès lors, je ne pouvais plus faire l'impasse sur Les Testaments, qui lui a valu une seconde reconnaissance du Booker Prize (anciennement Man Booker Prize) en 2019.
Mais il fallait bien commencer par le début... Et finalement, la lecture de La Servante écarlate, portée par la nouvelle traduction de Michèle Albaret-Maatsch, a été un coup de cœur total. Que dire alors de sa suite ? Avec Les Testaments, tout prend sens, et l'espoir devient enfin permis.
L'autrice semble se pencher au-dessus de l'épaule de son lecteur pour lui souffler :
« Levez la tête. Suivez les lumières. »
Car dans un monde de ténèbres, la lumière vient nous sauver du mal. Mais elle exige des sacrifices, parfois terrifiants. Les Testaments a également droit à son adaptation en série, tout comme une autre œuvre majeure de l'autrice : Captive, basée sur une histoire vraie. C'est peut-être d'ailleurs le visionnage de cette mini-série qui marque ma réelle rencontre avec le génie de Margaret Atwood, au-delà de sa seule écriture.

Quelle est l'histoire dans Les Testaments de Margaret Atwood?
On ne peut bien sûr passer à côté de la double lecture du titre, Les Testaments : l'Ancien et le Nouveau Testament, et la place dévolue aux femmes dans ces récits sacrés ! Des femmes découpées en morceaux, des femmes perverses tentées par une pomme... qui doivent obéissance à leur mari, coûte que coûte, et ce, « jusqu'à ce que la mort nous sépare ». Une mort qui arrive bien trop souvent par la main dudit époux. Avec son roman, l'autrice propose une critique de notre société hypocrite.
D'un côté, nous affichons des valeurs pieuses d'amour, de fraternité et de tolérance ; de l'autre, nous sexualisons le corps des femmes de la tête aux pieds. On veut aussi interdire à certaines les tenues jugées trop pieuses, le fait de se couvrir la tête. Quelle que soit la femme, elle ne peut aller et venir librement, et ce, dans une grande partie du monde. La société s'est construite autour du contrôle de son corps et de son esprit. On lui rabâche depuis des siècles qu'elle est la cause de toutes les abominations de la Terre. Qu'elle cache une sorcière en elle ou qu'elle est folle à lier. Qu'on ne peut se fier ni à ses paroles, ni à son instinct. Que sa voix est dérangeante, trop aiguë, trop forte, jamais assez... (À ce sujet, je vous invite à lire Une voix à soi d'Aline Jalliet). On façonne également sa sexualité autour d'une soumission docile à la violence. On pervertit la notion de consentement pour mieux l'endormir. On ne les protège pas, on les livre en pâture à des hommes avides de contrôle, de pouvoir et de luxure, corrompus jusqu'à la moelle. Des hommes attirés par des enfants, à peine inquiétés par une justice qui les laisse sévir pendant des décennies. Les petites filles ne sont pas protégées. De là à ériger une société prétendant les protéger de la dépravation, il n'y a qu'un pas. Et c'est Galaad qui compte remettre les pendules à l'heure à travers une théocratie totalitaire. L'homme s'y fait dieu ; la femme y retourne à sa place. Elle devient Tante, Épouse ou Servante.
Dans Les Testaments de Margaret Atwood, elle peut aussi devenir une Perle : émissaire de la cause galaadienne à l'étranger, incarnant une forme institutionnalisée de trafic d'êtres humains. Ce qui est brillant, c'est que dans La Servante écarlate, nous assistions à la chute d'une société que nous connaissons, celle qui avait permis aux femmes d'avoir un emploi, un compte en banque, de divorcer... L'assimilation s'y faisait dans la violence brute. Mais dans Les Testaments, qui se déroule 15 ans après la fin de La Servante écarlate, les jeunes filles nées sous ce régime ne connaissent que cette réalité. Elles ne savent pas lire, on leur enseigne qu'elles devront se marier très jeunes à de vieux messieurs de bonne condition pour enfanter. Les droits reproductifs y sont bafoués, le viol y est institutionnalisé. Une telle société peut-elle vraiment tenir ? C'est toute la question.
Certains esprits, certaines notions comme celle de la justice, ne se rompent jamais : ils plient comme le roseau le temps que la tempête passe... avant que ces esprits, faussement complices, ne déversent les fléaux sur leurs propres bourreaux. Aussi, dans Les Testaments, on retrouve le récit croisé de trois femmes : les transcriptions des dépositions de deux témoins (une Suppliante et une jeune fille grandie de l'autre côté de la frontière), ainsi que le manuscrit olographe rédigé au cœur d'Ardua Hall par une source haut placée qui aide le réseau Mayday à faire tomber le régime de Galaad depuis les hautes sphères.
Quel est le lien invisible qui unit ces trois femmes ?
Quelle est l'histoire de ces filiations confisquées ?
Le projet initial semblait pourtant noble aux yeux des fanatiques : réarmer la démographie... en contraignant avant tout le corps et l'esprit des femmes par des châtiments plus barbares les uns que les autres.
Je note qu'en retirant aux femmes des droits durement acquis, en les empêchant d'écrire et de lire, ce qui a été le cas de nombreuses plumes qui ont dû jouer des coudes pour se faire une place dans un monde misogynique, comme nous l'explique l'essayiste Joanna Russ dans Comment torpiller l'écriture des femmes, on empêche aussi qu'elles nous lèguent une part de leur histoire. Alors, nous n'avons plus que des fragments, des journaux intimes sauvés parfois de l'oubli, ou bien des récits et des œuvres masculines qui nous expliquent ce que devrait être la vie des femmes, leur place dans la société et leurs sentiments.
Notre cher Jean-Jacques Rousseau n'a-t-il pas écrit au Siècle des Lumières — celui-là même qui n'a pas accordé aux femmes les mêmes droits qu'aux hommes, comme le dénonçait Olympe de Gouges — ces phrases édifiantes :
« La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même son injustice. »
Ou encore :
« Si les hommes dépendent des femmes par leurs désirs, les femmes dépendent des hommes par leurs désirs et par leurs besoins ; nous subsisterions plutôt sans elles, qu'elles sans nous. »
Et la Sacro-Sainte Bible ne nous dit-elle pas aussi :
« J'augmenterai beaucoup tes douleurs et ta grossesse ; c'est dans la douleur que tu enfanteras des enfants, mais ton désir se portera vers ton mari, et il dominera sur toi. »
Toujours, les femmes semblent devoir souffrir pour survivre dans un monde modelé à l'image de l'homme, et exclusivement pour lui. Un obscurantisme toujours bien en place.
Pourquoi faut-il lire La servante écarlate et Les Testaments de Margaret Atwood?
Je vous conseille de lire les deux romans d'une traite, ou du moins de lire la suite si vous avez déjà lu La Servante écarlate. On peut hésiter, reculer devant un thème qui nous secoue trop, nous, les femmes : notre aliénation. Se pourrait-il qu'un jour, une république telle que celle de Galaad naisse et nous attribue des rôles en fonction de notre capacité reproductive ?
L'axiome des deux romans de l'autrice est de ne rien inventer des sévices dont sont capables les hommes. Rien n'est exagéré, tout a réellement existé à travers le monde. C'est peut-être ce qui nous perturbe le plus : que la réalité dépasse en cruauté la fiction et qu'une œuvre comme La Servante écarlate ou Les Testaments apparaisse comme un garde-fou nécessaire.
À mon sens, il est essentiel de lire Les Testaments de Margaret Atwood, d'une part parce que c'est un roman incontournable, mais aussi parce qu'il nous donne une leçon d'espoir et d'humanité. Les bourreaux d'hier ont aussi une histoire : être torturé pour rentrer dans le moule et survivre aux fanatiques ne veut pas dire qu'on adhère. On se rend complice, bien sûr, et la sanction sera terrible ; mais on peut aussi piéger les affreux pour provoquer la chute de Sodome et Gomorrhe. Car sous des airs de piété, certains commettent les pires atrocités.
Ces citations à retenir dans Les Testaments de Margaret Atwood
Pour partager avec vous la puissance du roman Les Testaments de Margaret Atwood, j'ai choisi ces quelques citations.
« À l'école, on avait eu trois modules sur Galaad : c'était un pays vraiment épouvantable où les femmes ne pouvaient ni travailler ni conduire une voiture, où les Servantes étaient obligées de se faire engrosser comme des vaches, sauf que les vaches s'en tiraient mieux. À moins d'être une sorte de monstre, comment pouvait-on être pour Galaad ? Surtout si on était une femme. »
« Ils nous réduisaient à l'état d'animaux - d'animaux cloîtrés -, à notre nature animale. Ils nous mettaient le nez dans cette nature. Nous devions nous considérer comme moins qu'humaines. »
« On ne croit pas que le ciel est en train de tomber tant qu'on n'en a pas pris un bout sur le crâne. »
« Bon vol, mes messagères, mes colombes d'argent, mes anges exterminateurs. »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices
Lorsque je referme Les Testaments de Margaret Atwood, je pense immédiatement à Djaïli Amadou Amal avec son roman Les Impatientes, qui revient sur les mariages forcés au Cameroun. On attend des femmes une patience et une docilité impossibles. On autorise les mariages avec des mineures, de très jeunes filles, des enfants, dans de nombreux pays du monde. Dans le même temps, on interdit le mariage entre deux personnes adultes du même sexe. Un paradoxe terrible. Aux commandes, des hommes avides de jeunesse et de chair fraîche, des Barbe-Bleue qui officient en toute impunité.
Sur ce thème, laissez-moi vous parler de l'autrice Angela Carter, une référence absolue de ma bibliothèque. Avec ses nouvelles, elle propose une réécriture féministe des contes pour enfants, notamment celui de Barbe-Bleue que l'on retrouve dans son recueil La Compagnie des loups. Ma préférée reste sa réécriture de la figure du vampire, ce comte Dracula qui, culturellement, érotise la violence envers les femmes. Dans La dame de la maison d'amour, le vampire est une femme, et c'est un inconnu qui la délivrera du mal... par la douceur.
Je vous conseille également la lecture du roman Les Sentinelles de Jayne Anne Phillips, Prix Pulitzer de la fiction 2024, qui nous offre un aperçu de l'Amérique après la guerre de Sécession... et mesure l'impact dévastateur de la guerre sur le corps et la vie des femmes.


