Le Gaslighting - Hélène Frappat
- 6 mai
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Dans son essai Le Gaslighting ou l'art de faire taire les femmes, Hélène Frappat décrypte les rouages de cette manipulation mentale insidieuse et ses liens profonds avec le patriarcat. Un texte éclairant pour comprendre, nommer et se libérer des violences psychologiques qui visent à silencier les femmes.

« Pschitt !
Voilà le bruit excessivement léger que font les femmes en s’évaporant. Presque un silence. Cet essai en forme d’enquête monte le son. »
Des femmes qui s’évaporent, il y en a des milliers, des millions même. Dans son essai, Le Gaslighting, paru en 2023, la philosophe Hélène Frappat revient sur cette disparition en s’appuyant sur un film : Gaslight (ou Hantise en français) de George Cukor. Ce film est lui-même l'adaptation d'une pièce de théâtre de 1938, Gas Light.
Dans le film, un homme passe son temps à faire douter sa femme de sa propre raison notamment en abaissant la luminosité des lampes à gaz tout en prétendant que la lumière n'a pas changé. Il lui fait croire que sa perception, à elle, n'est pas fiable. Lentement, mais sûrement, elle perd confiance. Elle doute petit à petit d’elle-même et semble sombrer dans la folie. Ce qu’elle ignore, c’est qu’elle est l’objet d’une manipulation orchestrée par un compagnon malveillant. « Le film de George Cukor met en scène la hantise d'une femme. Le spectateur partage son effroi et son isolement », constate l'autrice.
Cette méthode de manipulation, portée à l’écran en 1944, est aujourd’hui si courante que le terme «Gaslighting» a été élu mot de l’année 2022. Et il aura fallu du temps pour que nous nous appropriions les rouages de ce mécanisme, qu’il s’exerce dans le couple, au travail ou à l’échelle de la société. Certaines voix affirment d’ailleurs que les femmes sont, de manière générale, gaslightées par la structure sociale elle-même. Un point de vue étayé par de nombreuses études et par l’absence de réel projet politique (avec peu de moyens) pour protéger les femmes de la violence systémique du monde patriarcal.
Les femmes, telles des Cassandre mythologiques que personne ne croit et que personne n’entend, finissent par s’évaporer. Faire taire les femmes, les « silencier », est en effet tout un art, un art de vivre mondialisé. À chaque victoire pour leurs droits fondamentaux répondent des backlashs terribles. Ce texte nous en dit long sur notre époque et sur l’histoire de cette silenciation.

Le gaslighting, un phénomène aux multiples facettes
Le terme étasunien gaslighting peut se définir comme « l'acte ou la pratique consistant à induire quelqu'un totalement en erreur, surtout à des fins personnelles ». Au fil des pages, Hélène Frappat retrace l'histoire d'un terme apparu au début du XXe siècle pour désigner une forme de manipulation conjugale. Historiquement, certains hommes faisaient passer leurs femmes pour folles, notamment au moment du divorce pour les décrédibiliser.
Ce fait historique résonne avec d'autres œuvres poignantes :
L'enquête d'Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth, qui retrace le destin de son arrière-grand-mère.
Le roman de Victoria Mas, Le Bal des folles, qui raconte l'enfermement des «aliénées» de la Salpêtrière sous l'ère Charcot.
Les femmes sont assignées à un rôle précis, et la société a souvent ignoré leurs intérêts propres. On attend d'elles qu'elles épousent le projet patriarcal sans broncher. Pourtant, leurs voix se sont toujours élevées contre les injustices. On ne les a simplement pas crues, pas entendues, ou on les a « gaslightées », leur faisant porter la responsabilité des crimes dont elles étaient pourtant victimes. Elles se retrouvent ainsi dépossédées à tous les niveaux.
De la sphère intime au contrôle politique
Hélène Frappat démontre comment ce concept s'est étendu à toutes les sphères de la vie, passant du foyer au monde du travail, jusqu'à la politique. Le gaslighting caractérise toute situation où un individu cherche à déstabiliser et à contrôler l'autre en semant le doute sur sa perception de la réalité.
L'autrice analyse avec précision les techniques employées par les gaslighters :
Le dénigrement et les mensonges répétés.
La projection et la culpabilisation.
Le déni de réalité.
Elle met en lumière les effets psychologiques dévastateurs de ces manipulations, qui conduisent à une perte de confiance en soi, à l'anxiété, à la dépression et même à un état de dissociation psychique.
Un plaidoyer pour la libération
L'essai d'Hélène Frappat est un plaidoyer puissant pour la reconnaissance du gaslighting et pour la libération des femmes de l'emprise de ces manipulations. Il offre aux victimes des clés pour identifier les rouages des relations toxiques et invite à une réflexion collective sur les racines du sexisme. Éclairant et percutant, ce texte constitue une contribution essentielle à la compréhension des violences psychologiques et des mécanismes de domination masculine.
Pourquoi lire Le Gaslighting d’Hélène Frappat?
Je vous recommande vivement cette lecture si vous souhaitez approfondir le sujet du gaslighting, tant pour le phénomène qu'il représente dans la sphère intime que pour son impact dans l'arène politique. À l'heure des fake news, il n'est pas rare de voir des manipulateurs nier la vérité en dénigrant systématiquement les sources fiables. En instillant le doute, ils réussissent un tour de passe-passe redoutable qui sert exclusivement leurs propres intérêts. Lire cet essai permet de comprendre comment la négation de la vérité devient une arme de contrôle et d'identifier les schémas de dénigrement utilisés pour invalider votre perception.
Ces citations de l'essai sur cette méthode de manipulation
Pour mieux comprendre le concept de gaslighting et ses conséquences dévastatrices, j'ai sélectionné pour vous ces réflexions issues de l'enquête d'Hélène Frappat. Elles mettent en lumière l'inversion de la réalité et la portée politique de cette manipulation.
« Les rôles de victime et de coupable s'inversent. Le persécuteur persuade le persécuté que ce dernier est non pas victime, mais auteur d'un crime. »
« Il ne faut pas dissocier le gaslighting d'une technique qui entrave l'émancipation des femmes de manière plus globale. »
« La violence domestique s'inscrit dans un schéma plus vaste d'isolement, d'intimidation et de contrôle. »
« Le gaslighting est une transmission. Or toute censure immémoriale se fossilise aussi en autocensure. L'être humain adhère plus facilement — machinalement ? — à un récit vieux comme le monde, à une tradition familière, à une injustice à laquelle une peine ancienne donne l'apparence d'une demeure vénérable — même si, derrière la porte, s'empilent les cadavres de femmes. »
Aller plus loin dans vos lectures féministes
Pour mieux saisir l'impact de la manipulation, notamment à travers une relation avec un pervers narcissique, la bande dessinée de Sophie Lambda, Tant pis pour l'amour. Ou comment j'ai survécu à un manipulateur, est une ressource indispensable. Son témoignage graphique permet de visualiser concrètement les mécanismes de l'emprise. Dans un registre plus analytique, l'essai d'Aline Jalliet, Une voix à soi, approfondit la silenciation systémique des femmes en explorant pourquoi leur parole est si souvent dénigrée ou jugée dérangeante. Elle puise des exemples percutants dans la sphère politique, un milieu qui reste loin d'être exemplaire en matière de sexisme et de misogynie. Enfin, il semble essentiel d'évoquer l'ouvrage de Titiou Lecoq, Les grandes oubliées. Son analyse décortique l'effacement historique des femmes au sein des manuels scolaires, illustrant comment le récit national a été construit au profit exclusif des «grands hommes» en rendant invisibles des siècles de contributions féminines.


