Monstres & monstruosités - Margaret Atwood

Tous les jours, l'actualité nous révèle la violence du monde. Un monde en guerre dans de nombreux pays où l'on n'hésite pas à massacrer femmes et enfants. Ces événements sont loin d'être de simples faits divers : ils incarnent une réalité terrifiante de la condition humaine, et féminine. Dans son recueil de poèmes Monstres & monstruosités, Margaret Atwood interroge cette violence aveugle et la transfigure en poésie...

« C'est la sempiternelle peur :
non pas ce qu'on peut te faire
mais ce que tu pourrais faire
toi-même, ou ne pas faire. »
Avec Monstres & monstruosités de Margaret Atwood, le lecteur est immergé dans une violence glacée, entouré de monstres plus effrayants les uns que les autres, mais surtout, terriblement ordinaires.
Voici un extrait à retenir :
« En lisant les journaux, tu as tout vu :
le dispositif pour arracher les ongles,
les moteurs, les accessoires,
tout ce que l’on peut faire avec une simple épingle.
Sans parler des femmes et des enfants.
Qui a besoin de ces histoires
qui existent dans les espaces blancs
au bord de la page,
banales et sans forme, comme la neige ? »
Lorsque l'on évoque la figure du monstre, l'esprit se tourne spontanément vers le Frankenstein de Mary Shelley ou le Dracula de Bram Stoker. On pense moins au commun des mortels : à cet homme qui torture durant la guerre d'Algérie, à ces hommes qui agressent, tuent et violent, ou encore à certaines femmes qui ne sont pas exemptes de violence. Ici, la poésie révèle ce que la prose ne pourrait nommer sans lourdeur.
Nul besoin d'en faire trop ni de céder aux descriptions affligeantes, à l'image de ce que j'ai pu ressentir à la lecture d'Houris de Kamel Daoud (prix Goncourt très politique sur la Décennie noire en Algérie, où la répétition éprouvante des termes comme « égorgée » ou « cannule » n'avait pas lieu d'être). Je me permets ce rapprochement entre deux œuvres que tout oppose en apparence, car elles partagent un même nœud central : la confrontation avec la violence aveugle.
Ce qui demeure terrifiant, c'est de constater la « banalité du mal », pour reprendre le concept fondamental d'Hannah Arendt, ce mal impersonnel qui frappe partout. Les monstres de notre enfance, ceux qui nous tenaient éveillés la nuit, apparaissent presque adorables au regard de ceux que nous croisons à l'âge adulte. Et ces derniers n'ont rien d'imaginaire.
Pensons notamment à la figure de l'époux monstrueux dans les contes traditionnels, un clin d'œil à l'analyse de Jennifer Tamas dans Barbe Bleue, contre-enquête, qui autopsie les rouages du patriarcat, notamment à travers le mariage sous l'Ancien Régime. Observons aussi les réécritures de ces mêmes contes avec la plume d'Angela Carter notamment qui apporte un autre point de vue sur les contes pour enfant dans ses nouvelles (ma préférée étant La dame de la maison d’amour).
La force de Monstres & monstruosités réside dans la question vertigineuse que pose Margaret Atwood : que ferions-nous à leur place ? Comment ne pas songer à la célèbre expérience de Stanford, où des étudiants assignés au rôle de gardiens deviennent des bourreaux, ou encore à l'expérience de Milgram sur la soumission à l'autorité ? Jusqu'où serions-nous prêts à aller pour obéir ? Résisterions-nous, ou adopterions-nous le même masque d'agressivité que ceux qui commandent ? C'est précisément ce lien d'obéissance aveugle, de conformisme administratif et de vide intérieur qui constitue, selon Hannah Arendt, l'essence même de la banalité du mal.
L'éditeur souligne justement : « chez Margaret Atwood, les monstres portent souvent des masques humains : ceux des hommes qui soumettent les chairs et les esprits, qui torturent et instrumentalisent le corps des femmes ». Il poursuit sur le poids de la littérature face aux catastrophes politiques et historiques (colonisation, guerres ou fascisme) : « Écrire devient alors un acte de résistance, une manière de “s’assigner le rôle de témoin” pour dénoncer les atrocités qui nous entourent. »

Ces thèmes au coeur de l'oeuvre de Margaret Atwood
C'est le premier recueil poétique que je lis d'une autrice que je connaissais jusqu'ici pour ses romans à succès : La Servante écarlate, Le Tueur aveugle (Booker Prize 2000) et Les Testaments (Booker Prize 2019). Un autre recueil me fait très envie : Circé et autres poèmes de jeunesse. Et je vous invite aussi à découvrir sa plume et son interprétation du mythe dans L'Odyssée de Pénélope.
Avec La Servante écarlate, sa célèbre dystopie, le monde entier est devenu le témoin d'une réalité sinistre, bien éloignée du simple fait divers ou de l'anecdote isolée : les violences systémiques faites aux femmes, des violences fondamentalement masculines. Au fil des pages, le lecteur est pris à partie, car Margaret Atwood n'invente aucun sévice : elle se contente d'édifier une société aux États-Unis, Galaad, où les femmes vivent un enfer sur terre en raison même de leur genre.
Ce miroir littéraire rend le combat pour l'Equal Rights Amendment (ERA) aux États-Unis cruellement d'actualité. À ce sujet, je ne peux que vous inviter à visionner la mini-série Mrs. America, qui retrace l'émergence des mouvements féministes dans les années 1970 et l'opposition politique féroce menée par des femmes conservatrices redoutant la perte de leurs « privilèges » traditionnels des femmes. Un combat contre les discriminations de genre centenaire… et qui n'est toujours pas gagné pour des femmes qui paient encore trop cher, et bien trop souvent de leur vie, les frais d'une politique sexiste. On constate également dans cette série diffusée avant le retour de Trump au pouvoir, la lutte des droits des femmes racialisées au sein même du mouvement féministe. Quelle joie d'y retrouver des figures incontournables et inspirantes comme Gloria Steinem, Shirley Chisholm, Bella Abzug ou encore Betty Friedan.
Depuis la diffusion de la série et le retour au pouvoir de Trump, le combat pour l'Equal Rights Amendment (ERA) n'aura jamais été aussi important : cessons de discriminer les femmes, notamment en matière de droits reproductifs. Aucun homme n'est tenu responsable des avortements pratiqués, ce qui est inique et triste. Les femmes ne tombent pas enceintes par hasard et ce sont celles qui paient le prix fort, au détriment de leur santé et de leur vie. Et on leur refuse ce choix, sans jamais remettre en question la responsabilité des hommes dans ce sujet.
Bon à savoir :
Pressentie pour le Prix Nobel de littérature 2026, Margaret Atwood a vu la consécration revenir à une autre grande figure littéraire canadienne, Anne Carson. L'Académie suédoise a salué chez cette dernière « une œuvre audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a créé de nouvelles formes pour la littérature contemporaine ». Là encore, la poésie et la prose s'entremêlent pour faire de la réécriture des mythes antiques et de la littérature un terrain de jeu subversif, interrogeant les monstres de notre héritage culturel. Elle rejoint ainsi une autre autrice canadienne, Prix Nobel de littérature 2013, Alice Munro.
N'oublions pas que Margaret Atwood fait tout de même partie du cercle très restreint des autrices ayant obtenu le prestigieux Booker Prize à deux reprises, et que ses romans continuent de donner lieu à des adaptations en série à grand succès à travers le monde...
Ces autres livres de l'autrice à découvrir ensemble
Sur ma liste de lecture figurent plusieurs autres romans de Margaret Atwood que j'ai hâte de lire : La Femme comestible, Le Dernier Homme, Graine de sorcière, Le Temps du déluge, C'est le cœur qui lâche en dernier ou encore La voleuse d’hommes. Cela fait une belle liste, j'en conviens ! Et je rêve de parcourir chacun de ces ouvrages afin d'approfondir ma connaissance de l'œuvre de cette autrice exceptionnelle. Puissent ces quelques mots sur l'autrice et son œuvre vous inciter à la lire, et à partager ses écrits et ses combats.


