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Réinventer l'amour - Mona Chollet

  • Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
    Marion Marten-Pérolin
  • 27 juin
  • 8 min de lecture

Dès sa sortie en 2021, Réinventer l'amour de Mona Chollet a secoué les milieux féministes. Transmis de main en main, cet essai dissèque comment l'amour hétérosexuel est saboté par le patriarcat. En déconstruisant les rôles traditionnels qui enferment les femmes dans une prétendue infériorité et les hommes dans une posture de domination, l'autrice ouvre la voie à d'autres possibles.


Mariés de dos franchissant une porte d’église, invités flous dehors, scène en noir et blanc émouvante et solennelle pour illustrer l’essai Réinventer l'amour de Mona Chollet

« La perversité de nos sociétés est de nous bombarder d'injonctions à l'hétérosexualité tout en éduquant et en socialisant méthodiquement les hommes et les femmes de façon qu'ils soient incapables de s'entendre. »


Pour le meilleur... et surtout pour le pire ! Telle pourrait être la morale de l'histoire de l'amour patriarcal, où les femmes ne vivent pas forcément heureuses, et moins longtemps, après avoir été incitées à faire de nombreux enfants (notamment sous la pression nataliste de l’État). L’histoire nous le rappelle : la femme mariée a longtemps été privée de ses droits les plus élémentaires, merci Napoléon et son Code civil. Un héritage bien ancré qui rend nostalgiques de nombreux hommes. Car, aujourd'hui encore, le couple et l'espace domestique demeurent des zones de danger pour les femmes, qu'elles soient unies à des hommes par les liens du mariage ou non.


Face à ce constat tragique, l'autrice Mona Chollet pose la question : Et s'il fallait repartir d'une page blanche pour atteindre le véritable amour ? C'est ce que suggère Réinventer l'amour de Mona Chollet publié chez Zones. L'objectif : rendre le sentiment amoureux plus libre, plus égalitaire (équitable aussi), et briser enfin les carcans qui emprisonnent les deux genres. L'autrice propose une mise au point sur notre héritage de siècles de domination masculine. Décryptage et citations choisis d'une lecture essentielle sur le sabotage des relations amoureuses par le patriarcat.


Couverture rose et noire de Réinventer l’amour, Mona Chollet, avec un couple enlacé et le sous-titre sur le patriarcat.
© Zones

Comment Mona Chollet compte-t-elle réinventer l'amour ?


Alors que je lisais Les besoins artificiels de Razmig Keucheyan, j'ai engagé la discussion avec une femme. En voyant le logo de la maison d'édition Zones, elle s'est émerveillée : « Mes filles de 16 et 19 ans adorent ces livres ! Elles sont très investies dans les luttes féministes et ont dévoré Sorcières et Réinventer l'amour de Mona Chollet. »


C'est assez formidable de voir de si jeunes femmes s'emparer de telles clés d'analyse, même si tout n'est pas à prendre pour argent comptant. Certains passages de Réinventer l'amour relèvent d'ailleurs de l'intime et des choix de vie très personnels de l'autrice, comme son refus de la cohabitation ou de la parentalité. Pour ma part, je lis ces textes du haut de mes trente ans. Un âge où, selon Ronsard et tant d'autres hommes de lettres, la « rose » que je suis serait déjà fanée. L'histoire littéraire regorge de ce sexisme ordinaire : la description de la prostitution en Égypte par Flaubert, que cite Mona Chollet, en est un exemple lamentable.


À trente ans, le recul permet de voir à quel point l'amour romantique a été idéalisé, souvent au détriment des femmes. Le problème majeur réside dans notre incapacité collective à sortir des schémas traditionnels : un modèle inconscient où l'homme conserve sa liberté, ses voyages et ses conquêtes, tandis que la femme est subtilement invitée à la docilité, à la frustration et à l'attente. Une forme d'aliénation où l'on coche toutes les cases du couple modèle tout en s'oubliant soi-même.


Dès lors, une question se pose : pouvons-nous vraiment nous libérer de ces illusions et de nos rôles ? Et en avons-nous seulement envie ? C'est à la fois une analyse sociologique et une introspection nécessaire que propose Mona Chollet pour tenter d'y répondre.


Comment le patriarcat altère les relations amoureuses selon l'autrice


Derrière le texte de Mona Chollet se cache une véritable quête d'authenticité, tant dans la relation à l'autre que dans le rapport à soi. Ce qui abîme les couples hétérosexuels teintés de patriarcat, c'est d'abord cette dépendance affective inculquée aux femmes dès l'enfance, qui les pousse parfois à nier leurs propres désirs et besoins. Mais le système nuit aux deux genres : il passe aussi par la mise sous silence des sentiments des garçons, à qui l'on apprend très tôt à refouler leurs larmes et leur vulnérabilité. Par peur de cette vulnérabilité, certains hommes finissent par redouter l'amour et préfèrent répéter des dynamiques destructrices plutôt que d'analyser ce qui cloche dans leur rapport aux femmes. Ce biais se retrouve des deux côtés : enchaîner les histoires par peur du vide ou être incapable de supporter la solitude sont les marqueurs d'un rapport à l'autre (ou à soi) faussé.


Nous héritons de siècles d'asservissement qui ont placé l'homme en position d'aventurier libre et la femme en position d'objet : la « femme trophée » qui doit sourire et se taire. Si l'indépendance économique moderne permet aujourd'hui d'être à peu près indépendante, l'amour de soi et la déconstruction de ces rôles inconscients restent un défi complexe. C'est précisément là que l'éclairage de Mona Chollet devient indispensable.


Pourquoi lire cet essai féministe ?


L'une des grandes forces de Réinventer l'amour est sa capacité à faire dialoguer la théorie avec d'autres œuvres contemporaines majeures pour dresser un état des lieux de notre société. Mona Chollet s'appuie notamment sur l'enquête du journaliste Mathieu Palain (Nos pères, nos frères, nos amis), qui explore les mécanismes des violences conjugales. Il y montre à quel point le fait qu'une femme ait une situation professionnelle ou un salaire plus élevé que son conjoint peut s'avérer déstabilisant pour un homme pétri de réflexes patriarcaux. Exiger que sa partenaire reste en position d'infériorité pour que le couple fonctionne, c'est condamner l'amour à l'échec dès le départ et refuser à l'autre le droit de s'accomplir. L'autrice tisse également des liens avec les travaux de Victoire Tuaillon (Les couilles sur la table) ou le témoignage de l'illustratrice Sophie Lambda, qui décrypte l'engrenage destructeur de la manipulation affective dans la BD Tant pis pour l'amour. Ou comment j'ai survécu à un manipulateur. Elle rappelle ainsi que la violence n'est pas uniquement physique : le silence, le mépris et l'indifférence peuvent être tout aussi brutaux.


Déconstruire les imaginaires et retrouver sa puissance


L'essai met aussi des mots sur la porosité de nos intimités face à la culture, aux films, à l'industrie... De la pornographie standardisée, qui sature les esprits dès le plus jeune âge et installe des rapports de domination sexuelle calqués sur la violence, aux injonctions de la mode et de la publicité (un thème que Mona Chollet explorait déjà dans Beauté Fatale), nos désirs sont profondément orientés. Le risque est alors de se retrouver prisonnière de relations subies, où l'on ne sait plus faire respecter ses propres besoins.


Pour rompre ce cercle vicieux, Mona Chollet invite les femmes à apprivoiser la solitude, à ne plus en avoir peur et à se concentrer sur leur pleine puissance. La période des confinements a d'ailleurs agi comme un révélateur social : en mettant temporairement fin à certaines obligations esthétiques: comme le port des talons ou le maquillage quotidien, elle a permis à beaucoup de faire le point, de panser d'anciennes blessures et de réévaluer le rapport au corps et aux autres. C'est cette invitation à l'introspection, à la fois intime et collective, qui fait de Réinventer l'amour un guide précieux pour bâtir des relations enfin libérées de leurs entraves.


Ces citations de Réinventer l'amour de Mona Chollet à retenir


Pour mieux comprendre le drame de l'amour hétérosexuel sous le patriarcat, j'ai compilé pour vous ces quelques citations de l'essai.


« Être captif, ce n'est pas être engagé.»


« L'amour et le couple sont probablement le lieu où nous sommes le plus vulnérables, et où même les mieux armées, même celles qui ont une conscience féministe développée, peuvent se retrouver démunies.»

« Le monde tourne beaucoup trop grâce au dévouement féminin, et beaucoup trop de gens en abusent. Il serait temps que le dévouement devienne une qualité mieux répartie.»


« Gagner son indépendance ne signifie pas se passer de relations (sauf si on le souhaite, évidemment), mais plutôt trouver la juste place à partir de laquelle nouer des relations.»

Aller plus loin dans vos lectures sur le thème


Si l'essai de Mona Chollet bouscule nos certitudes, d'autres autrices et auteurs contemporains permettent de décortiquer les mécanismes du sexisme, de la violence systémique et de la culture du viol sous différents prismes. Voici une sélection d'ouvrages indispensables pour approfondir la réflexion.


  • Valérie Rey-Robert, Le sexisme, une affaire d'hommes : Un essai incisif qui remet la responsabilité du sexisme là où elle doit être, en analysant comment les comportements masculins banals perpétuent les inégalités.

  • Pauline Ferrari, Formés à la haine des femmes : Une plongée glaçante au cœur des réseaux sociaux et des communautés en ligne (la « manosphère ») qui font activement l'apologie de la misogynie et du cyberharcèlement.

  • Rose Lamy, Défaire le discours sexiste dans les médias : Une analyse implacable du sexisme ordinaire diffusé en masse par la presse et la télévision, où l'humour ou l'euphémisation minimisent encore trop souvent les violences faites aux femmes.

  • Ivan Jablonka, La culture du féminicide : Une perspective historique sur ce fléau, montrant comment l'art et la littérature ont trop longtemps érotisé et esthétisé la mort des femmes.

  • Anne Bouillon, Affaires de femmes : À travers son regard d'avocate, elle alerte avec force sur la réalité des violences conjugales et met en lumière les angles morts et les failles persistantes de notre système judiciaire.


Le regard de l'anthropologie : une violence pas si "naturelle"


Dans son ouvrage Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle, présenté dans l'émission C à vous, le paléoanthropologue Pascal Picq rappelle une anomalie tragique : sur plus de 4000 espèces de mammifères, seules une quarantaine présentent des mâles violents envers les femelles : l'espèce humaine en fait partie. Le féminicide, selon lui, est le propre de l'homme.


Son regard anthropologique et féministe est sans équivoque : cette violence n'a rien de biologique. Elle s'explique par une construction culturelle, héritée notamment de la Renaissance, qui place l'homme au centre de tout, et exclut les femmes. Une exclusion qui se prolongera jusqu'aux Trente Glorieuses, où la femme au foyer devient l'aboutissement ultime du patriarcat (un clin d'œil ici à Titiou Lecoq et son travail sur l'effacement des femmes dans Les grandes oubliées).


L'auteur met aussi en lumière une recrudescence des violences masculines pendant la grossesse, un non-sens biologique pour la survie de l'espèce, et rappelle un chiffre glaçant : plus de femmes meurent aujourd'hui sous les coups de leur partenaire ou dans leur vie privée que de soldats tués au combat dans l'ensemble des conflits armés actuels. La reconquête de leur place reste difficile pour les femmes, avec les hommes, avec les inconnus, avec le monde... Comme le résume Pascal Picq lui-même: y a-t-il une place pour les femmes sur la planète Sapiens?


En finir avec le sabotage de l'amour


Tous ces faits, toutes ces violences mises en lumière par la recherche, la justice et le journalisme, agissent comme des entraves majeures au sentiment amoureux.


Pour reprendre la formule limpide de la théoricienne féministe bell hooks :


« Là où il y a de la violence, il n'y a pas d'amour. »

Cette prise de conscience est indispensable. Elle permet d'ailleurs de mieux comprendre et de légitimer la colère qui traverse des essais parfois jugés radicaux, à l'instar de Moi, les hommes, je les déteste de Pauline Harmange. Ce manifeste misandre ne naît pas d'une haine gratuite, mais du refus de continuer à tolérer un système de domination qui, chaque jour, détruit les femmes.


En prenant conscience de la nécessité d'une réciprocité saine, loin des carcans virilistes (et dangereux), peut-être que plus d'unions seront vraiment pour le meilleur...


Note de la rédactrice : Si l'analyse se concentre ici sur les dynamiques hétérosexuelles, la violence n'épargne malheureusement aucun couple et existe aussi au sein des relations homosexuelles. Personne ne semble y échapper totalement : exposés dès l'enfance aux schémas de domination et à la violence systémique de notre société, nous courons tous le risque, un jour, de les reproduire si nous ne les déconstruisons pas.

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