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Le Dieu des Petits Riens - Arundhati Roy

  • Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
    Marion Marten-Pérolin
  • 11 juil.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Récompensé en 1997 par le Booker Prize, Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy est un roman dont l'histoire vous attrape la gorge et vous noue les tripes. Après la lecture de ce drame, et comme Estha, vous n'aurez probablement plus les mots pour parler, mais seulement vos yeux pour pleurer et pour mieux regarder la nature et ces petites choses divinement simples qui vous entourent.


Bateau en papier noir et blanc flottant sur une surface d’eau sous la pluie, avec ondulations et ambiance mélancolique, pour illustrer Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy

« Tandis que les enfants de leur âge apprennent d'autres choses, Estha et Rahel apprirent, eux, comment l'histoire négocie ses conditions et perçoit ses droits auprès de ceux qui violent ses lois. »


Il est des chroniques qu'on écrit sous le coup de l'émotion. Le cœur serré. Les larmes aux yeux. C'est le cas de celle que j'écris sur Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy. Le premier roman de cette autrice indienne, largement salué par la critique et consacré par le Booker Prize l'année de sa parution, m'a bouleversée. Il fait partie de ces livres dont les pages vous laissent une cicatrice. Ces livres qui nous enseignent que la liberté et l'amour se paient cher et peuvent vous coûter la vie.



Car la loi des hommes, leurs coutumes et traditions, les castes, n'épargnent généralement aucune personne qui s'éloigne du droit chemin, celui du moule où toutes ces petites choses qui font la beauté de la vie, l'altérité, la nature, l'amour et l'intégrité, meurent écrasées par les rouages d'un monde violent et excluant. Une société où l'on vous dit qui vous pouvez aimer et qui vous pouvez tuer. Où le mensonge l'emporte sur la vérité, où la haine de l'autre domine l'amour et la tolérance. Où des enfants sont instrumentalisés, maltraités et leur trajectoire de vie à jamais fracturée.


Couverture du livre d’Arundhati Roy, Le Dieu des Petits Riens, fleurs et papillon sur fond sombre, logo folio.
© folio

⚠️ Avertissement de lecture : Certaines scènes de ce roman peuvent heurter la sensibilité des lecteurs, notamment en raison de descriptions d'une grande violence et d'inceste. Un thème dont le traitement m'a également perturbée dans une lecture récente, celle de Moon Tiger de Penelope Lively, un autre Booker Prize de ma bibliothèque. Peut-être le signe d'une époque qui traitait ce sujet bien différemment d'aujourd'hui.


Quelle est l'histoire du roman Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy?


Ayemenem, Inde. Rahel et Estha, des jumeaux de huit ans, traversent l'histoire main dans la main. Avec finesse, l'autrice tente de saisir la lumière et les zones d'ombre du rapport gémellaire si particulier, insondable pour les autres, ces êtres nés avec deux corps qui semblent partager la même identité, la même âme. Leur mère Ammu commet la pire des ignominies aux yeux de sa société en se liant à un Intouchable.


Le roman d'Arundhati Roy révèle cette guerre des castes et nous conjure d'épouser l'humanisme : un être humain, quel que soit son statut sur l'échelle sociale, n'en est pas moins humain et mérite l'intégrité et l'amour. Ici, il y a un cœur qui bat, mais des chaînes l'enferment de l'autre côté du fleuve. Dans les ténèbres. Lorsque chacun reste à sa place, il n'y a pas de drame, semble nous avertir la société. Mais peut-on empêcher l'amour et le désir de naître ? Et qui, en lisant ce livre, n'aimerait pas la pureté de Velutha?


Trahison, manipulation et violence infusent ce roman difficile. La fin m'a éprouvée : d'un coup, le voile se lève sur le drame, sur l'inéluctable, à un rythme infernal. Et l'écrasante mécanique policière, l'injustice et l'instrumentalisation des enfants qui doivent choisir entre la vérité et leur mère. Une responsabilité insupportable, un arrachement au sens propre et figuré. Qui vous laisse sans voix, dans l'incapacité ensuite d'utiliser le même langage que les autres. Qui vous plonge dans l'eau glacée de la fatalité et des secrets de famille les plus inavouables. Une vie pour une vie. Tant que le château de cartes d'une société inique tiendra.


J'ajoute une note sur le traitement des enfants, qui m'évoque l'enfantisme, ce mouvement qui milite pour la reconnaissance des droits des enfants face aux dominations adultes. Car ils ont moins de droits, au regard des sanctions pénales encourues et du traitement de ces maltraitances, que certains animaux. Ici, la maltraitance de l'étranger se mêle à celle qu'inflige la famille elle-même, et les jeux d'enfants disparaissent dans les eaux sinueuses du fleuve de l'histoire. Bien sûr, n'étant pas experte de l'histoire de l'Inde, j'ai pu manquer certaines nuances, certaines clés de lecture essentielles. Peut-être ce livre mérite-t-il qu'on le relise... en ayant l'estomac bien accroché cette fois.


Pourquoi lire Le Dieu des Petits Riens d'Arundhati Roy?


J'ai sélectionné ce roman pour son prix littéraire outre-Manche et je n'ai pas été déçue du voyage. Ayant peu lu d'ouvrages sur l'Inde, je me suis plongée avec passion dans l'Histoire du pays, ses usages, sa langue, ses religions... On y retrouve les grands thèmes des grands romans racontés d'un point de vue historique rarement étudié par le grand public, comme la guerre de l'Inde avec la Chine, la Partition et la naissance du Pakistan, ou encore la montée du communisme et du mouvement naxalite au Kerala.


Outre l'aspect historique et culturel du roman Le Dieu des Petits Riens, on réalise à quel point les récits sur les violences conjugales sont universels et constituent un thème récurrent de la littérature des femmes. Ce qui m'interpelle, et qui est le cœur de mon projet littéraire, c'est la condition féminine à travers le monde. Saisir, le temps d'une lecture, leur point de vue, leurs observations, leur réalité. Enfin, dans ce texte, la nature prend la forme d'autant de personnages qu'on aime croiser et observer. Ces coccinelles et ces fourmis qui se meuvent au rythme de la lune et du fleuve, et qui accompagnent les aventures tragiques de nos héros, frappés par le destin et l'iniquité.


Bon à savoir : Les revendications des ouvriers de l'usine de conserves et le marxisme qui imprègnent l'œuvre m'ont évoqué, à une autre époque, la révolte anarchiste développée par Emma Goldman (1869-1940) dans L’Anarchisme. La violence de la répression policière m'a également fait penser au roman Celui qui revient d'Han Kang (Prix Nobel de littérature 2024), qui porte sur le soulèvement de Gwangju en 1980 et l'errance des survivants parmi les fantômes de l'histoire.


Ces citations à retenir dans ce roman primé


Pour saisir la beauté de la plume d'Arundhati Roy, je vous propose de découvrir ces quelques citations choisies.


« Toutes les familles connaissent ça : chacun appuie là où il sait faire mal, comme un docteur un peu sadique. »

« Enfant, elle avait très tôt rejeté les histoires de Papa Ours et Maman Ours qu'on lui donnait à lire. Dans sa version à elle, Papa Ours battait Maman Ours à coups de vase en cuivre. Résignée, Maman Ours souffrait en silence. »


« Le bonheur en rêve, est-ce qu'il compte, comme le vrai ? »

« Arayathi pennu pizhachu poyi — sur le rivage, son épouse s'égara. »


Aller plus loin dans vos lectures d'autrices


Si vous appréciez comme moi les romans mettant en scène des jumeaux, je vous recommande la lecture de La Petite Fadette de George Sand ou encore celle d'Hamnet de Maggie O'Farrell. Dans cette même lignée, impossible de ne pas mentionner L'autre moitié du soleil de Chimamanda Ngozi Adichie. Ces œuvres illustrent la beauté du lien gémellaire, un lien profond et parfois sacrificiel.


Sur le sujet des castes, je pense notamment à La Tresse de Laetitia Colombani, qui suit le destin d'une Intouchable qui offre sa chevelure au temple, dans la tradition hindoue de la tonsure rituelle, offerte en signe de gratitude ou d'humilité. Ces cheveux, une fois collectés et vendus, se retrouvent ensuite dans les perruques portées par des femmes atteintes de cancer, à l'autre bout du monde. Un sacrifice, là aussi, qui nous enseigne l'amour de son prochain, mais aussi la puissance de ces petites et grandes choses qui font la vie.


Enfin, sur ma liste de lecture se trouve le second roman d'Arundhati Roy, Le Ministère du Bonheur suprême, publié 20 ans après Le Dieu des Petits Riens. Un roman choral qui nous transporte du Vieux Delhi jusqu'à la Vallée du Cachemire et aux forêts de l’Inde centrale contemporaine.

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