Persepolis - Marjane Satrapi
- Marion Marten-Pérolin

- 15 juin
- 6 min de lecture
Persepolis de Marjane Satrapi, publié en 2000 en France, est un roman graphique indispensable pour comprendre la révolution iranienne. Une œuvre universelle, publiée « pour la liberté de toutes et tous où qu'elles et ils soient » selon les mots de l'autrice, morte de chagrin en 2026. Ce blog lui rend femmage.

« Je voulais être à la fois la justice, l'amour et la colère de Dieu. »
Persepolis de Marjane Satrapi commence aux dix ans de l'autrice. Issue d'une famille iranienne progressiste, elle confie au lecteur ses pensées et ses remarques sur l'instabilité politique de son pays, l'Iran, alors théâtre de violences innommables et incompréhensibles du point de vue des enfants, révélant aussi l'impuissance des parents pour les en protéger. La religion d'État et l'enfermement des femmes sont également mis en lumière : ces petites filles voilées de force dans la rue comme à l'école, cet obscurantisme qui s'abat sur elles, mais aussi la résistance farouche qui naît de cette répression.
Selon les termes de l'autrice, « on peut pardonner, mais on ne devrait jamais oublier... » On ne peut pas oublier les victimes de la révolution, ni les femmes iraniennes tuées de sang-froid pour un voile mal ajusté, à l'image de Mahsa Amini. Vingt ans après la publication de son roman graphique, qui a d'ailleurs été adapté au cinéma par Marjane Satrapi et Winshluss (obtenant le Prix du jury au Festival de Cannes 2007, ainsi que le César du meilleur premier film et de la meilleure adaptation en 2008), elle ajoutait : «Il faut aussi comprendre pourquoi tout cela est arrivé. Parce que si nous avons la réponse, nous pourrons empêcher l'histoire de se répéter.» Puisse son vœu se réaliser...

Marjane Satrapi (1969-2026) : Autrice, réalisatrice, résistante. Elle nous a quittés cette année, laissant derrière elle une œuvre qui continuera de faire trembler les tyrans. «Marjane est morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », communiquent ses proches à l'AFP.
Quelle est l'histoire de Persepolis de Marjane Satrapi ?
C'est l'histoire d'un exil, le récit de révolutions, de violences et d'une lutte acharnée contre une culture patriarcale et théocratique, le tout à travers les yeux d'une jeune fille qui devient femme dans un monde violent. En suivant la jeunesse de l'autrice en Iran, on plonge dans l'histoire des bouleversements politiques du pays, de ses traumatismes, de ses martyrs et de ses prisonniers politiques.
De ses 10 ans à ses 14 ans, la petite Marjane voit la mort s'installer partout autour d'elle. Puis vient le déchirement : s'arracher à ses racines, ne pas pouvoir se construire dans son propre pays et fuir vers l'Autriche. Là-bas, dans un nouveau monde où elle doit tout réapprendre, commence l'apprentissage de la liberté et de sa vie de femme, les études, les amis, l'amour, la pilule, la découverte du corps, avant son arrivée en France en 1994 pour intégrer les Arts Décoratifs. Un parcours d'émancipation qui pose une question universelle : à quel prix survit-on à l'exil ?
Pourquoi faut-il absolument lire Persepolis de Marjane Satrapi ?
Je vous conseille de lire ou de relire Persepolis de Marjane Satrapi pour ne pas oublier, et pour mieux comprendre l'histoire du pays, mais aussi l'histoire des femmes à travers le monde. Même si je ne suis en rien une experte en géopolitique, je trouve que la littérature a cette force unique : nous transmettre des sentiments plus universels encore que le langage. Ici, les planches au graphisme en noir et blanc pur sont le vecteur d'une transmission de savoir immense.
En levant le voile sur la réalité et l'histoire de l'Iran, Marjane Satrapi s'impose comme une figure incontournable de l'opposition à la République islamique et à la guerre. À travers ce livre, qui a subi la censure, elle nous révèle la complexité de son pays d'origine. Selon ses mots, «aucun autre pays au monde n'a connu autant de révolutions que l'Iran.» Heureusement, la jeunesse d'aujourd'hui est instruite et connectée, malgré les coupures d'internet lors des pires exactions du régime lors des manifestations comme ce fut le cas début 2026, pour qu'au lieu de fuir, les peuples puissent affronter la tyrannie. Une tyrannie qui ourdit toujours des stratagèmes plus violents et sournois pour contrôler les corps et les esprits.
C'est aussi une œuvre essentielle pour appréhender l'absurdité de l'obscurantisme religieux. Au fil des pages, on découvre l'amour de la jeune Marjane pour les livres et la philosophie. Elle se passionne pour les révolutionnaires de son pays, pour Marx, pour Descartes, ou pour Ali Ashraf Darvichian, qu'elle décrit comme « une sorte de Dickens de chez nous ». À cette soif de savoir, le régime répond par la torture, la fermeture des universités, les bombardements irakiens et un nouveau code vestimentaire strict.
Marjane Satrapi dénonce aussi le cynisme du pouvoir, notamment les promesses faites aux jeunes hommes pauvres pour les envoyer au front avec la "clé du paradis" autour du cou : « C'était pour les plus démunis, en leur assurant une vie meilleure. Des milliers de jeunes, leur clef autour du cou, explosèrent sur les champs de mines. »
Enfin, le roman graphique nous permet de mesurer le courage de la résistance quotidienne d'un peuple persécuté. Persepolis montre l'instauration d'un vrai carnage orchestré par les "gardiennes de la révolution". Dès 1982, ce sont aussi des femmes qui assurent la répression et le maintien de l'ordre dans les rues, traquant le moindre faux pas. Tout devient alors politique, clandestin et dangereux : la musique et les cassettes achetées au marché noir, l'alcool, les cigarettes, les posters de rock, et tous les plaisirs ordinaires que le régime tente d'anéantir (le chocolat, les jeux d'échecs, le rouge à lèvres ou le vernis). C'est une plongée dans la résistance du quotidien, là où la culture devient la plus belle des armes.
Ces citations à retenir dans Persepolis de Marjane Satrapi
Pour mieux saisir la portée universelle de Persepolis de Marjane Satrapi et revenir sur les drames de la révolution décrits par l'autrice, j'ai compilé ces citations marquantes.
« Ils disent à la BBC qu'il y a 400 morts. Le régime du Chah dit que ce sont les fanatiques religieux qui ont perpétré ce massacre, mais le peuple sait que c'est de la faute du Chah !!! »
« Quand je pense qu'à cette période, on aurait pu éviter ça, j'ai la nausée... Il n'y aurait sans doute pas eu un million de morts. »
« Aucun cri au monde n'aurait suffi à soulager ma souffrance et ma colère. »
« Dans la vie, tu rencontreras beaucoup de cons. S'ils te blessent, dis-toi que c'est la bêtise qui les pousse à te faire du mal, ça t'évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n'y a rien de pire au monde que l'amertume et la vengeance... Reste toujours digne et intègre envers toi-même. »
Aller plus loin dans vos lectures ou références culturelles sur l'Iran
Si l'univers de Persepolis de Marjane Satrapi vous a touché·e, voici d'autres œuvres indispensables pour prolonger la réflexion sur l'Iran, la condition des femmes et le pouvoir de la création face à l'oppression :
En littérature :
Badjens de Delphine Minoui : Un roman absolument indispensable, paru lors du soulèvement féministe en Iran suite au décès tragique de Mahsa Amini. Il retrace la genèse de ce slogan qui a fait le tour du monde : Femme, Vie, Liberté !
Censurer un roman d'amour en Iran de Shahriar Mandanipour : Un livre plein d'ironie qui montre comment la littérature et l'amour survivent à la censure d'État.
Au cinéma :
Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof : Un chef-d'œuvre cinématographique sur la paranoïa d'un régime face à la révolte de la jeunesse et des femmes.
Lire Lolita à Téhéran réalisé par Eran Riklis (adaptation du livre d'Azar Nafisi) : L'histoire bouleversante d'une professeure de littérature qui réunit clandestinement sept de ses étudiantes pour lire des chefs-d'œuvre occidentaux interdits, créant un espace de liberté totale à l'abri des regards de la police des mœurs.
Le Quatrième Mur réalisé par David Oelhoffen (adaptation du roman de Sorj Chalandon) : Bien que l'intrigue se déroule sur le front du Liban, ce film fait magnifiquement écho à Persepolis en explorant l'importance vitale de la résistance par l'art au milieu du chaos de la guerre.
Note de la rédactrice : Toute approximation de ma part sur l'histoire de l'Iran et de ses révolutions est involontaire. N'hésitez pas à me contacter en cas d'imprécision.


