Mémoire de fille - Annie Ernaux
- 8 mars
- 4 min de lecture
Lire Mémoire de fille d'Annie Ernaux, c'est explorer la dualité entre le souvenir et la vérité, entre l’élan de la jouissance et le poids de la honte. C'est aussi disséquer les injonctions faites aux femmes et ce rapport à l'autre sexe , marqué par une violence sociale et intime qui résonne encore aujourd'hui.

« La fille de la photo est une étrangère qui m’a légué sa mémoire »
Annie Ernaux
Dans ce récit, Annie Ernaux revient sur l'été 1958, celui de sa première colonie de vacances. Cet événement charnière marque la naissance de « la fille de 58 », une jeune femme confrontée brutalement à la réalité de ses désirs.
Mémoire de fille d'Annie Ernaux est un texte sur le rapport au corps, le sien, celui de l’Autre. C’est aussi un texte qui retrace la rencontre de l’autrice avec certains concepts philosophiques, tout en retraçant l’Histoire, celle de la guerre d’Algérie notamment.
À travers ses mémoires, Annie Ernaux remonte le temps, retrouve « la fille de 58 » et se confronte à une part d’elle-même : ce « texte manquant » de son œuvre, ce « trou inqualifiable », « la fille de cet été-là ».

Quelle est l'histoire de Mémoire de fille d'Annie Ernaux ?
Si, comme moi, vous avez découvert Annie Ernaux à travers son récit phare L’événement, ce texte sur ses souvenirs les plus enfouis constitue une étape clé. Comprendre « la fille de la photo », celle qui découvre son désir et celui des hommes, celle qui veut jouir de tout sans honte, c’est saisir les fondations de son parcours de femme. C’est le prologue nécessaire aux étapes qui mèneront plus tard à l’avortement (raconté dans L’événement), puis à sa vie de femme mariée (dépeinte dans La Femme gelée).
Lire Mémoire de fille, c’est plonger dans le récit d’une année éprouvante où l’autrice tente de dompter son corps. Elle y évoque ses troubles du comportement alimentaire (TCA), des symptômes trop souvent sous-estimés qui touchent pourtant de nombreuses femmes.C’est le récit de la rencontre avec les garçons, du rejet et de la «sauvagerie masculine». En parallèle, le climat de la guerre d’Algérie et les attentats hantent le texte, posant une question brutale : comment expliquer une telle insouciance en métropole face à cette violence ?
Annie Ernaux regarde ses souvenirs à la loupe, comme elle scrute ses photos. Entre l’absence de règles scrutée nerveusement et les crises de boulimie, elle retrace l'entrée dans la vie des femmes : désirées, désirantes, mais aussi rejetées, maltraitées et perpétuellement jugées.
Comment Annie Ernaux utilise-t-elle la mémoire ?
Au fil de son œuvre, Annie Ernaux se métamorphose en un véritable « être littéraire ». Ses expériences et ses sentiments les plus intimes sont scrutés, analysés et disséqués, tout comme le monde qui l’entoure. Ses écrits, bien que proches du journal intime, décrivent des époques révolues qui deviennent, sous sa plume, intemporelles. On y perçoit le travail minutieux de l’autrice qui observe ses photos à la loupe ou relit ses lettres d’adolescence pour retrouver la vérité du moment perdu.
Annie Ernaux utilise sa mémoire individuelle comme une mémoire collective. Un souvenir personnel devient un fragment d'Histoire : l’effervescence de la liberté de jouir en 1958, le départ des appelés en Algérie ou le retour du général de Gaulle.
Dans Regarde les lumières mon amour, un texte que j'aime particulièrement, on saisit tout son travail de « mémorialiste du quotidien ». Elle consigne dans ses carnets les traces de sa vie pour lutter contre l'effacement. Car, comme elle le souligne, il n’y a pas d’arrangement possible avec la réalité, avec le « ça a eu lieu ». En se confrontant à l’oubli, elle affronte la vie, mais aussi la mort.
Ces citations de Mémoire de fille d'Annie Ernaux
Pour comprendre la démarche d'Annie Ernaux dans Mémoire de fille, il faut s'arrêter sur la précision de ses mots. Elle ne se contente pas de se souvenir, elle dissèque la jeune femme qu'elle a été avec une distance clinique. Ces citations, véritables piliers de son œuvre, illustrent cette tension constante entre la réalité de l'archive et la reconstruction littéraire :
« La fille de la photo n’est pas moi mais elle n’est pas une fiction. »
« Je ne construis pas un personnage de fiction, je déconstruis la fille que j’ai été. »
« J’ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour. »
« Chaque jour et partout dans le monde, il y a des hommes en cercle autour d'une femme, prêts à lui jeter la pierre. »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices incontournables
L'œuvre d'Annie Ernaux est fondamentale, notamment pour son travail sur la mémoire et la voix qu'elle donne aux invisibilisés, un engagement qui lui a valu le Prix Nobel de littérature ainsi que le Prix Marguerite Yourcenar.
Si, comme moi, vous recherchez des lectures de référence, voici trois autrices primées que je vous conseille de découvrir :
Toni Morrison : Notamment Beloved, qui explore une mémoire traumatique sur fond de racisme.
Maryse Condé : Avec Moi, Tituba sorcière, pour la réhabilitation d'une figure oubliée.
Alice Zeniter : Son essai Toute une moitié du monde est une lecture cruciale. Elle y analyse la place des femmes dans la littérature (qu'elles soient autrices ou des personnages) et dénonce cette invisibilisation qui nous force, nous lectrices, à adopter un regard masculin.
Ce "trou immense" dans l'imaginaire collectif laisse trop souvent la place aux clichés et aux préjugés. Lire ces femmes, c'est combler ce vide.


