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La guerre n'a pas un visage de femme - Svetlana Alexievitch

  • 17 mars
  • 5 min de lecture

Prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievitch sonde l'âme humaine à travers La guerre n'a pas un visage de femme. Un texte puissant où l'autrice retranscrit des centaines de récits de femmes soldates russes oubliées, parfois silenciées, au profit des récits masculins sur la Seconde guerre mondiale.


Un masque à gaz pour illustrer le livre La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch

« Je veux connaître la guerre des femmes, et non celle des hommes. Quel souvenir ont gardé les femmes ? Que racontent-elles ? Personne encore ne les a écoutées… »

Svetlana Alexievitch


Il est des livres qui ont le pouvoir de vous briser le cœur tout en l'agrandissant. C’est le sentiment qui m'habite à la lecture de La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, récompensée « pour son œuvre polyphonique, un monument à la souffrance et au courage de notre époque. »


Ce livre est certainement l'un des plus durs, mais aussi l'un des plus beaux de ma bibliothèque. Il dit tout des inégalités biologiques et de l'adaptation forcée des femmes au monde des hommes. On pense souvent, par réflexe, que la guerre est une affaire d'hommes. On oublie que des femmes aussi l’ont faite, et qu'elles y ont péri.


Couverture du livre La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch
© J’ai lu

Des récits de soldates oubliées


À travers des récits entrecroisés, vetlana Alexievitch, à qui l'on doit également La Fin de l'homme rouge, tente d'aller au-delà de l'héroïsme masculin pour sonder l'âme humaine et raconter, enfin, l'histoire des femmes au combat. Ce sont des centaines de témoignages de mobilisées ayant combattu le nazisme : tireuses d'élite, soldates, infirmières, tankistes... des métiers qui, à l'époque, n'avaient aucun équivalent féminin dans la langue, ni même d'équipement adapté à leur morphologie.


Ces femmes se sont battues pour leur patrie avec une bravoure incroyable, cherchant à faire "comme les hommes". Pourtant, après la victoire, elles ont été silenciées et renvoyées à leur condition féminine, le plus souvent par le mariage ou la maternité. Certaines ont même été rejetées, tant l'expérience du front les avait transformées, les rendant inadaptées aux codes sociaux de l'époque.


De ces récits terribles pointe pourtant une forme de lumière : l'approche sensible de ces femmes, la place accordée à la nature dans leurs souvenirs, l'amour persistant. C'est le récit de l'humanité qui lutte, envers et contre tout, contre l'inhumanité et la cruauté.


Quelle est la place des femmes dans cette guerre ?


La guerre n’a pas un visage de femme est le fruit d'un travail titanesque, presque journalistique. Svetlana Alexievitch est partie à la rencontre de ces femmes pour recueillir leurs mots et leurs impressions, traquant dans chaque témoignage l'universalité du message. Elle a dû faire face à la censure celle de l'état, mais aussi la sienne, car seule la Victoire comptait, ainsi que ce dogme unique : la guerre est l'affaire des hommes.


Avec ce livre, l'autrice place les sentiments avant les événements. C’est une œuvre sur le bien et le mal, sur la mort et la vie. Car la vie entrelace ce qu'il y a de plus sombre avec ce qu'il y a de plus lumineux, pour emprunter une image à Laetitia Colombani dans La Tresse. Une tresse que ces femmes devaient d'ailleurs couper : elles étaient rasées, tondues, privées de protections hygiéniques ou de vêtements à leur taille. Pourtant, elles avançaient, le sang des règles coulant le long de leurs jambes pendant des marches de dizaines de kilomètres.


Telle était leur expérience intime. Et malgré cette violence, persistait l'envie de porter des robes, des talons, de rester belle sous les obus... Ce qui est selon l'autrice, le mystère féminin, sensuel : « un prodigieux éventail de teintes, de nuances et de sons. »


Des hommes protecteurs, parfois hostiles


Ce qui ressort également de ces témoignages, c’est le regard des hommes sur ces combattantes, souvent mineures. Certaines partaient au front à 16 ans à peine ! Face à elles, les soldats adoptaient des comportements ambivalents. Certains tentaient de les éloigner des zones de combat pour les protéger avec affection, les considérant comme des « petites sœurs ». Ces femmes, elles, récupéraient les blessés sur le champ de bataille, pansaient leurs plaies, chantaient pour les apaiser et les accompagnaient jusque dans la mort.


À l’inverse, d'autres hommes, n’ayant jamais vu de femmes au combat, refusaient d'obéir à leurs ordres, allant parfois jusqu’à l’insulte. Si ces comportements ont existé, ce n'est pourtant pas le point prédominant du livre. On y sent surtout une admiration profonde pour celles qui ont combattu à leurs côtés. Pour autant, certains acceptaient mal que l'on n'interviewe pas d'hommes pour raconter "la" guerre, comme si un seul point de vue devait compter : le leur. Pourtant, la guerre des femmes possède d’autres mots, d’autres couleurs et d’autres odeurs... et cela reste la guerre.


Ces citations à retenir du livre La guerre n'a pas un visage de femme


Parce que cette lecture m'a particulièrement bouleversée, j'ai sélectionné pour vous quelques citations de La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch.


« Je recompose une histoire à partir de fragments de destin vécu, et cette histoire est féminine. Je veux connaître la guerre des femmes, et non celle des hommes. Quel souvenir ont gardé les femmes ? Que racontent-elles ? Personne encore ne les a écoutées… »

« La guerre des femmes possède d’autres mots, d’autres couleurs et d’autres odeurs. »


« La vie humaine devenait l’histoire, et l’histoire se morcelait en milliers de vies humaines. »

« Si l'on considère la guerre avec nos yeux de femmes... de simples femmes... elle est plus horrible que tout ce qu'on imagine. C'est pourquoi on ne nous pose jamais de questions...»


Aller plus loin dans vos lectures de récits féminins


Ce travail de mémoire me rappelle d'autres Prix Nobel qui ont placé le témoignage des femmes au cœur de leur œuvre. Je pense notamment à Toni Morrison avec Beloved, qui explore les cicatrices de l'esclavage, ou à Han Kang avec Celui qui revient, sur la répression sanglante du soulèvement des étudiants de Gwangju en Corée du Sud. Chacune, à sa manière, redonne une voix aux persécutés.


Le sujet résonne également avec d'autres formes de récits :


  • Le film Six Triple Eight (ou Messagères de guerre) de Tyler Perry, qui suit l'unique bataillon de femmes noires américaines envoyé en Europe durant la Seconde Guerre mondiale pour trier le courrier des soldats.

  • La bande dessinée Algériennes 1954-1962 de Swann Meralli et Deloupy, qui documente la place des femmes dans la guerre d’Algérie.


Les femmes sont trop souvent représentées comme passives dans l'Histoire. Pourtant, elles ont pris part à tous les grands conflits avant d'être systématiquement renvoyées à la sphère domestique par le patriarcat. Les grands récits nationaux les invisibilisent, nous faisant oublier leur rôle actif. Pour approfondir cette réflexion, je ne peux que vous conseiller l'essai essentiel de Titiou Lecoq, Les Grandes Oubliées : pourquoi l'Histoire a effacé les femmes.

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