Une fille j’ai embrassée - Emma Donoghue
- 23 avr.
- 4 min de lecture
Avec Une fille j'ai embrassée, Emma Donoghue nous plonge dans une histoire d'amour lesbienne au XIXᵉ siècle en Angleterre, entre Eliza Raine et Anne Lister. Un roman historique incroyablement riche de références sur ces deux personnages réels, dont le destin a bousculé les conventions.

«Le fil de son existence est-il déjà tout tracé pour elle, alors qu'elle ne fait que commencer ?»
Dans ce roman historique, l'autrice irlandaise Emma Donoghue revient sur le destin tragique d'Eliza Raine, une femme tombée aux oubliettes en raison de ses origines : illégitime d'une part, étrangère de l'autre. Une fille j'ai embrassée se base sur la correspondance et les journaux d'Anne Lister, une aventurière et autrice lesbienne à qui Emma Donoghue redonne ses lettres de noblesse, mais aussi sur un travail d'archives minutieux sur le XIXᵉ siècle.
En lisant ce roman, je n'avais pas conscience qu'il se basait sur des faits réels. Je m'étais laissée emporter par la romance entre Anne et Eliza sans réaliser qu'il s'agissait de la véritable histoire du premier amour de Lister. C'est d'ailleurs le premier roman d'Emma Donoghue dans ma bibliothèque, autrice à qui l'on doit Room ou encore Le Pavillon des combattantes, qui finiront sans nul doute dans ma liste de lecture.
Combler le vide des représentations lesbiennes
Sur fond de colonialisme, d'émancipation féminine et d'homosexualité, ce récit nous en apprend autant sur une époque que sur les figures lesbiennes de l'Histoire. Comme le souligne Marie Docher dans son texte Pourquoi les lesbiennes sont invisibles, ces femmes manquent cruellement de représentation. Grâce au travail titanesque d'Emma Donoghue, ce vide se comble petit à petit.
Pourtant, le livre nous parle aussi d'une fatalité : celle du destin "tout tracé" des femmes, dont la seule valeur semble se résumer au mariage, et ce depuis des siècles. Une réalité encore plus terrible pour les enfants illégitimes issus des « mariages de campagne » entre colons anglais et femmes indiennes. Leur "peau brune" n'était pas acceptée ; le racisme plongeait ces enfants, dont faisait partie Eliza, dans une tourmente injuste. L'oubli dans lequel a été plongée Eliza m'évoque celui de Tituba, exhumée par la plume de Maryse Condé dans Moi, Tituba sorcière... une autre femme que l'Histoire a tenté d'effacer.

Quelle est l'histoire du roman Une fille j’ai embrassée d'Emma Donoghue?
Dans Une fille j’ai embrassée d'Emma Donoghue, le lecteur fait la rencontre de deux adolescentes que tout semble opposer. Nous sommes en Angleterre, en 1805, en pleine période de la Régence. Anne Lister et Eliza Raine se retrouvent dans une petite chambre sous les pentes de la Manor School, un pensionnat pour jeunes filles. Elles y apprennent la docilité et la soumission pour être « agréables et utiles » en vue de se marier... Car quel autre destin était alors possible pour les femmes ? Le mariage était une fin en soi. Mais ce roman, c'est avant tout l'histoire d'une émancipation, celle du corps et de l'esprit. Cette condition féminine m'a d'ailleurs évoqué celle décrite dans La Chronique des Bridgerton de Julia Quinn dont l'adaptation en série a connu un succès mondial. On y voit ces jeunes femmes élevées et couvées pour devenir de futures épouses et mères, sans autres aspirations possibles.
Dans ce carcan, Lister apparaît comme le chaînon manquant entre les deux sexes. Elle revendique le droit d'être singulière. Avec Eliza, sa « Raine », elles sont comme deux oiseaux rares, des étincelles désobéissantes qui se consument dans cette première histoire d'amour. Un amour gravé au diamant dans le verre et immortalisé dans ce roman. Un clin d'œil à Rosalinde et Celia dans Comme il vous plaira de Shakespeare. Dans la pièce, Rosalinde et Celia partagent une amitié si fusionnelle qu'elle frôle l'amour. Comme Anne et Eliza dans leur pensionnat, elles sont liées par un serment de loyauté qui dépasse les conventions sociales.
Le racisme : la double peine d'Eliza
Un autre élément nous interpelle : le racisme que subit Eliza, elle qui n'a pas connu la même postérité que Lister. Jugée pour son teint et sa condition d'orpheline de « mère inconnue », elle souffre d'une double contrainte : être une femme, et une femme au teint différent. À l'époque des colonies, son cas n'était pas isolé, mais l'autrice nous rappelle qu'il était de plus en plus mal vu de naître d'un « mariage d'aquarelle » (union entre colons et femmes indiennes). Pour Eliza, c'est la double peine : l'invisibilité sociale liée à son sexe et l'exclusion liée à ses origines. Internée, elle finira ses jours incomprise.
Ces citations à retenir dans Une fille j’ai embrassée d'Emma Donoghue
Une fille j’ai embrassée d'Emma Donoghue est un roman d'amour et d'apprentissage délicieux. Emma Donoghue plante le décor d'un paradoxe de la condition féminine, un paradoxe qui ne date pas d'hier et les force à se plier ou à se rebeller... Voici des citations choisies pour saisir la puissance des sentiments des deux protagonistes.
« Il est dans l'existence des moments éphémères, surtout en pleine jeunesse, qui brillent plus fort que tous les autres et ne se voilent jamais ; au cœur de la roche terne, des veines d'or. »
« Certaines natures sombrent, quand d'autres surnagent. »
« Notre vie ne nous appartient-elle pas le moins du monde ? »
« L'amour est un égarement insensé, mais aussi la seule chose au monde dotée d'une once de sens. »
« Les êtres humains ont inventé tant de nouvelles formes de souffrances! »
Aller plus loin dans vos lectures d'autrices
Si vous recherchez de nouvelles manières de décrire les sentiments des femmes et leurs destins singuliers à travers des personnages hauts en couleur, je ne peux que vous conseiller de lire davantage d'autrices. Bien sûr, certains auteurs nous proposent de grands personnages auxquels on s'attache pour toujours, je pense par exemple à Viola dans Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea (Prix Goncourt 2023). Toutefois, je me délecte particulièrement des personnages féminins dont la seule destinée n'est pas d'aimer un homme ou d'en être aimée.
J'aime les histoires où les femmes s'entraident, se conseillent, se protègent et s'aiment. Je pense notamment à La Porte de Magda Szabó, que je vous recommande vivement... La relation entre Emerence et la narratrice est l'une des plus complexes et des plus fascinantes de la littérature mondiale sur l'amitié et la loyauté entre femmes. Je vous suggère également la lecture de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d'Harper Lee, pour découvrir Scout : une petite fille espiègle qui nous rappelle quelque peu la liberté farouche d'Anne Lister, dans une Amérique où le racisme condamne les innocents.


