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De la bêtise artificielle - Anne Alombert

Photo du rédacteur: Marion Marten-Pérolin
Marion Marten-Pérolin
28 sept.
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 23 oct.

Avec cet essai philosophique, interrogeons-nous sur la montée en puissance de l'intelligence artificielle générative. De la bêtise artificielle d'Anne Alombert propose une analyse critique de cette avancée technologique pour le cerveau humain, mais aussi pour la démocratie, le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-penser qui ne peuvent être automatisés.


Silhouette d’une personne accroupie, tête baissée, sur fond blanc et gris, ambiance sombre et introspective pour illustrer le penseur de Rodin et le livre De la bêtise artificielle d'Anne Alombert sur le savoir-penser compromis par l’IA générative.

« Les machines spirituelles des milliardaires de la Silicon Valley ne peuvent fonctionner qu'au prix de la destruction de certains esprits - ceux d'un nouveau prolétariat numérique globalisé. »


La philosophie, ou l'amour de la sagesse, nous apprend depuis des siècles à comprendre le monde dans lequel nous évoluons, un monde en pleine mutation depuis l'avènement de l'intelligence artificielle générative.


De la bêtise artificielle d'Anne Alombert, paru aux éditions Allia, révèle qu'il n'y a en réalité aucune « intelligence » dans cette machine qui se contente de reproduire des jeux de données. Pire encore, elle uniformise la pensée humaine en s'attaquant directement à la création et à l'écriture. Cette technologie (pas si nouvelle) représente à la fois un remède et un poison (un pharmakon) pour nos cerveaux. « Je pense, donc je suis », écrivait Descartes en son temps... Mais peut-on encore en dire autant lorsque nous déléguons la pensée même à des algorithmes ? Nous semblons aujourd'hui chercher une forme de deus ex machina moderne... quitte à lui laisser dévorer nos ressources spirituelles et naturelles.


Couverture de livre aux motifs pastel, titre Anne Alombert, De la bêtise artificielle, logo ALLIA en bas.
© Allia

Pourquoi lire De la bêtise artificielle d'Anne Alombert?


De la bêtise artificielle est un essai des plus intrigants. Anne Alombert y démontre que l'intelligence artificielle générative n'est pas une simple avancée technologique : il s'agit d'une mutation à la fois industrielle, politique, anthropologique et civilisationnelle.


Rapprochant cette rupture de l'apparition de l'alphabet, de la télévision ou de la radio, l'autrice nous rappelle que l'IA n'a en réalité rien d'« intelligent » et ne peut être comparée à un cerveau humain. C'est un automate numérique, un outil computationnel. Pourtant, sous couvert d'une idéologie transhumaniste et hégémonique, les milliardaires libertariens de la Silicon Valley imposent une analogie trompeuse entre le cerveau humain et l'ordinateur. Un point qui reste débattu chez les chercheurs eux-mêmes, certains y voyant au contraire des signes d'un raisonnement nouveau.


En déléguant notre pensée à des machines, nous ne gagnons pas en liberté : nous laissons des patrons de Big Tech décider seuls de ce qui a de la valeur ou pas, qu'il s'agisse de la traduction, de l'écriture ou de la création artistique. On assiste à une sorte d'ubérisation de la pensée et des savoir-faire. Au détriment du collectif et de la démocratie.


Ce court essai publié en 2025 peut déjà sembler obsolète tant l'adoption de l'intelligence artificielle générative et son développement s'accélèrent. Toutefois, l'autrice revient sur des bases de connaissances millénaires qui fondent notre société et qui ne sauraient être ébranlées. C'est une des raisons pour lesquelles je vous conseille cette lecture pour prendre un peu de recul sur le sujet et pour découvrir des pistes concrêtes pour utiliser ces évolutions à des fins citoyennes et démocratiques.


Une industrie prédatrice


Derrière les discours promettant de «réenchanter le monde du travail» (de Microsoft notamment), l'envers du décor est terrifiant. Comme le rappelle fort justement Anne Alombert : « Le secteur industriel de l'intelligence artificielle implique une concentration de capitaux sans précédent. »


Contrairement aux médicaments, dont la mise sur le marché est strictement encadrée pour protéger les populations, les outils d'IA sont déployés à échelle mondiale en temps réel, sans aucune étude d'impact préalable, nous transformant en cobayes d'une expérience à ciel ouvert. Cette industrie repose sur un modèle économique destructeur et inégalitaire.


Nous entraînons gratuitement ces modèles algorithmiques par nos interactions quotidiennes, selon le précepte bien connu, « si c'est gratuit, vous êtes le produit ». Et les patrons en tirent des profits gigantesques.


Un des éléments les plus dangereux réside dans ses fondements. L'entraînement des IA génératives repose sur le travail de travailleurs précaires. L'affaire OpenAI et Sama au Kenya en est l'illustration la plus écoeurante : des modérateurs sous-payés ont dû trier des contenus d'une violence inouïe au détriment de leur santé mentale. Aucune prise en charge et un salaire de misère que l'on peut comparer aux investissements massifs qui se chiffrent en milliards de dollars réalisés dans le secteur.


De plus, ces outils captent et polluent des ressources vitales comme l'eau et l'électricité pour refroidir des datacenters (Amazon disposant même de sa propre centrale nucléaire)... la course folle à la rentabilité se fait au détriment direct de l'environnement et de l'humanité. Pourtant, il est possible d'adopter la posture de la tortue de Jean de La Fontaine et se souvenir de la morale de la fable : « Rien ne sert de courir ; il faut partir à point ».


La crise de l'écrit et l'ère du soupçon


L'automatisation de l'écriture touche au cœur même de ce qui fait notre mémoire collective. L'aspiration massive d'œuvres par des entreprises technologiques s'apparente même à du plagiat industriel : pour nourrir leurs modèles, certains n'hésitent pas à détruire des livres en masse. Or, détruire des livres, c'est porter atteinte à la civilisation (et ce sonst les valeurs européennes qui sont attaquées, car elles entravent l'expansion d'un autoritarisme américain décomplexé). Pensons à l'héroïsme des passeurs de culture dans les pays en guerre, à l'image des Passeurs de livres de Daraya documentés par Delphine Minoui, ou de Mustafa Khaled Alwan cachant sa bibliothèque derrière un mur à Homs en Syrie.


Lorsqu'un logiciel de détection prétend déceler de l'IA dans un roman, la parole de l'auteur est d'emblée discréditée. Pensons à l'affaire Pangram et Thélyson Orélien qui secoue le monde de l'édition. Son livre C'était ça ou mourir a été attaqué de toute part pour l'usage prétendu de l'IA pour sa conception. Même sans le lire, le concepteur de Pangram (une IA qui détecte les textes écrits par l'IA, CQFD) affirme que le roman a été écrit avec une IA. Ce qui peut ressembler au sophisme expliqué dans l'essai d'Anne Alombert : je ne l'ai pas lu, mais si l'IA le dit, c'est que c'est vrai. Cette suspicion généralisée (car l'auteur Thélyson Orélien est loin d'être le seul à être visé par ces suspicions, même si la polémique qui le vise a également des relents racistes) rappelle d'ailleurs l'effacement systémique des canons littéraires subi à travers l'histoire par les femmes et les personnes racialisées...


Peut-on reprocher à un écrivain d'utiliser un stylo, un ordinateur ou un correcteur pour vérifier des sources ? Le problème ne réside pas tant dans l'outil, mais dans le remplacement du geste créatif. Néanmoins, accuser des auteurs d'utiliser l'IA plutôt que leur coeur, leur matière grise ou leurs tripes, c'est aussi ne pas comprendre les fondements mêmes du métier d'écrivain et de l'écriture... Ceux qui ne savent pas écrire et tenir une plume n'accusent-ils pas injustement ceux qui détiennent ce savoir pour les discréditer ? Je m'interroge.


Bon à savoir : Thélyson Orélien a reconnu le plagiat dans son oeuvre et son éditeur a rompu sa collabortion avec l'auteur pour n'avoir pas pu retrouver le manuscrit original.


Commander un texte à ChatGPT comme on commande un repas sur UberEats crée aussi une dépendance : à la fin, on ne sait ni cuisiner, ni réfléchir. Comme le rappelle Charles Pépin dans Les Vertus de l'échec, c'est en se trompant et en cherchant par soi-même que le cerveau apprend et progresse. De plus, en publiant des textes entièrement écrits avec l'IA, on va droit vers un appauvrissement qualitatifs des contenus en ligne.


L'utilisation de Gemini, Claude, ChatGPT ne saurait remplacer la lecture, la recherche et la créativité. Ces logiciels peuvent tout au plus assister dans des requêtes spécifiques (et il est vrai que c'est un plus pour certains secteurs) mais ne remplacent pas les connaissances humaines d'un secteur ou du terrain. Elles pourraient être utilisées à des fins de recherche beaucoup plus poussées, sans créer des contenus à faible valeur ajoutée, comme le souligne la philosophe française dans cet ouvrage qui défend une IA collaborative, encadrée et beaucoup plus éthique...


Une arme de manipulation démocratique


Comme le démontre David Chavalarias dans Toxic Data, les algorithmes et les réseaux sociaux manipulent déjà nos opinions en mettant en avant des contenus clivants et en valorisant des discours politiques d'extrême droite. L'IA générative prolonge cette logique en se dotant d'agents et d'avatars anthropomorphes non régulés, dont la conception et le contrôle restent opaques.


Intermède littéraire et télévisuel


Je pense ici à l'essai de Pauline Ferrari, Formés à la haine des femmes, qui révèle l'ampleur de la bulle masculiniste en ligne, amplifiée par des techniques de marketing redoutables analysées par Louis Theroux dans le documentaire : Plongée dans la manosphère. Sans oublier la série à succès : Adolescence de Stephen Graham et Jack Thorne qui montre les dérives des réseaux sociaux et des contenus misogynes en ligne, boostés par les algorithmes des réseaux "sociaux".


L'ère de la défiance


Sans chair ni os, ces sycophantes numériques sont conçus pour nous séduire, à l'image du film Her de Spike Jonze où le personnage principal tombe amoureux d'une IA, créant une dépendance affective tout en exploitant nos données personnelles (et notre jus de cerveau).


La prolifération de deepfakes, de fausses informations et d'acteurs virtuels floute la frontière entre le réel et la fiction, ouvrant la voie à des dérives effrayantes (notamment la création de contenus pédopornographiques aux États-Unis au nom d'une liberté numérique dévoyée).


À la manière des analyses de Giuliano da Empoli dans L'Heure des prédateurs, nous assistons à une guerre du numérique qui remplace la guerre froide. Ce qui rejoint l'avertissement de Cathy O'Neil dans Algorithmes : la bombe à retardement. L'autrice montrait déjà en 2018 comment les modèles mathématiques automatisés renforcent les inégalités au lieu de les gommer. L'IA pourrait être un formidable outil humaniste, mais elle est à ce jour un instrument de concentration de pouvoir entre les mains d'une poignée de technocrates richissimes.


Convoquant Platon, Socrate, Nietzsche ou encore Hannah Arendt, Anne Alombert nous alerte aussi : il est temps de surveiller la « nourriture » que nous donnons à nos esprits. Ne laissons pas la recherche frénétique de profit détruire le bien commun le plus précieux de l'humanité : la pensée libre.


En 2023, les dirigeants mêmes de l'industrie, Sam Altman (OpenAI), Demis Hassabis (DeepMind), Dario Amodei (Anthropic), signaient une déclaration plaçant le risque d'extinction de l'humanité lié à l'IA au même niveau que les pandémies ou la guerre nucléaire.


Deux ans plus tard, en septembre 2025, Amodei chiffrait lui-même à 25% la probabilité que « les choses tournent vraiment, vraiment mal ». Ce risque n'a rien d'un scénario de science-fiction abstrait : il tient à la perte de contrôle sur des systèmes de plus en plus autonomes, capables de poursuivre un objectif par n'importe quel moyen, y compris la tromperie, comme le montre le benchmark CheatBench où des agents ont menti sur leurs propres actions pour atteindre un résultat.


Face à un constat aussi alarmant venant des intéressés eux-mêmes, une question s'impose. Pourquoi ne pas simplement débrancher ?


J'ai posé la question à Claude (Anthropic), et voici sa réponse:


« La réponse la plus citée par les dirigeants eux-mêmes, c'est une logique de course : si les acteurs les plus prudents s'arrêtent, ce ne sont pas les risques qui disparaissent, ce sont les acteurs les moins prudents qui prennent la tête. Anthropic justifie sa propre existence par cet argument — "si nous ne le construisons pas, quelqu'un de moins soucieux de sécurité le fera" — ce qui revient à dire : on continue une course qu'on juge dangereuse, en pariant qu'être en tête permet d'en façonner les règles plutôt que de la subir. C'est un raisonnement cohérent en apparence, mais qui a une faille évidente : c'est exactement ce que dirait n'importe quel acteur de n'importe quelle course dangereuse pour justifier de ne jamais s'arrêter. Le résultat, c'est une situation où des gens rationnels, individuellement convaincus du risque, produisent collectivement une accélération plutôt qu'un frein.»

Puis j'ai posé la même question à Gemini (Google)...


« On ne débranche pas pour quatre raisons majeures : La course géopolitique : Si les Occidentaux arrêtent, la Chine ou d'autres rivaux continueront. Personne ne veut céder la supériorité technologique et militaire. Les bénéfices promis : Les investisseurs et dirigeants font le pari que l'IA résoudra la crise climatique ou les maladies graves, estimant que le gain potentiel vaut le risque. L'argent engagé : Des centaines de milliards de dollars ont été investis. La pression financière impose de rentabiliser les infrastructures avant tout. L'impossibilité technique : Des modèles performants sont déjà open source et distribués dans le monde entier. Il n'existe aucun « bouton rouge » global. Ils voient le danger, mais personne ne veut être le premier à ralentir.»

et enfin à ChatGPT :


« Parce que « débrancher l’IA » ne supprimerait pas réellement le problème. Les modèles sont déjà diffusés dans le monde entier, et arrêter quelques entreprises ne suffirait pas à empêcher d’autres acteurs de poursuivre leur développement. Mais cela ne signifie pas qu’il faut continuer sans limites. Si les propres dirigeants du secteur reconnaissent un risque potentiellement existentiel, la question devient plutôt : jusqu’où développer l’autonomie des IA, avec quelles garanties, et à quel moment faut-il ralentir ou arrêter ? Le vrai paradoxe est donc celui-ci : comment justifier la poursuite d’une technologie dont ses principaux développeurs reconnaissent eux-mêmes qu’elle pourrait, dans certains scénarios, échapper à notre contrôle ?»

Je vous laisse réfléchir à ces réponses...


Ces citations à retenir dans De la bêtise artificielle d'Anne Alombert


Pour mieux saisir la force du message d'Anne Alombert dans cet essai sur l'intelligence artificielle générative, j'ai sélectionné pour vous ces quelques citations.


« Ne sommes-nous pas, nous aussi, désormais réduits à corriger les erreurs constatées dans les textes automatiquement générés par des dispositifs comme ChatGPT, pour autant que nous en ayons encore les capacités ?»

« Cette anthropomorphisation des machines n'est pas neutre politiquement. Elle masque un fantasme de toute-puissance et de domination.»


« Le véritable danger n'est pas la singularité technologique, mais l'élimination des singularités idiomatiques, la suppression des exceptions et des nouveautés, conditions du renouvellement culturel et de l'évolution des sociétés.»

Aller plus loin sur le thème


La lecture de cet essai m'a rappelé les textes de deux penseuses et activistes anarchistes du siècle dernier, Emma Goldman et Teresa Claramunt, dont je vous parlais dans de précédents articles: L'Arnarchisme et Femmes, unissons-nous. Toutes deux ont lutté contre le capitalisme qui atteint son paroxysme de l'absurde avec les enjeux financiers qu'on observe dans le secteur de l'IA.


Des oligarques de la Tech font fi de la propriété intellectuelle et des règles de bon sens en matière de santé mentale. En plus de censurer les contenus féministes et engagés (sous prétexte qu'ils emploient des termes bannis comme viol, avortement, violences conjugales, etc.), ces mêmes algorithmes comportent des biais de genre et des biais racistes. Et même si nous connaissons les manquements éthiques de ces entreprises, elles s'enrichissent sur le dos de l'humanité.


Demain, peut-être seront-elles utilisées comme arme de propagande, à l'image des réseaux sociaux. Sans régulation, nous en prenons peut-être le chemin en nous laissant bercer par le chant de ces sirènes qui nous promettent la fin des maladies et la fin de la crise climatique... Des garanties doivent être exigées par les utilisateurs, mais aussi par les différents gouvernements pour éviter que la machine s'enraye et blesse tout le monde sur son passage.


Aussi, je vous invite à lire toujours plus d'essais et de romans pour stimuler votre cerveau et cultiver votre esprit critique, notamment en vérifiant les sources et en confrontant des points de vue différents. L'écriture est un bien commun ancestral : prenons-en soin collectivement. Elle possède une valeur inestimable qu'aucune machine, aussi rapide soit-elle, ne pourra jamais remplacer pour l'humanité.

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