Prix Femina : anatomie d’une lutte
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Pour contrer la misogynie latente du Prix Goncourt, qui invisibilisait les femmes dans la critique littéraire, le Prix Femina voit le jour le 4 décembre 1904. Porté par l'influence de la poétesse Anna de Noailles, ce nouveau prix littéraire n'est pas qu'une récompense: c'est un acte de résistance pour reprendre le pouvoir sur le jugement des œuvres en redonnant leur voix aux femmes.

Bien plus qu’une alternative au Prix Goncourt, le Prix Femina occupe aujourd'hui une place essentielle dans notre paysage littéraire. Son histoire nous rappelle une vérité brutale, celle de la légitimité des femmes, de l’écriture à la critique, qui n’a jamais été un acquis. Dans un monde façonné par et pour les hommes, faire entendre sa voix est un combat de chaque instant. Lire des femmes devient alors un acte militant, un choix que j'évoque d'ailleurs dans mon Manifeste.
Créé en 1904, seulement un an après son rival masculin, le Femina offre aux femmes un bastion bien à elles. Ironie de l'histoire : là où le Goncourt excluait par principe les œuvres des femmes, le jury féminin choisit l'ouverture en primant aussi bien des autrices que des auteurs. Dès sa deuxième édition, elles sacrent d'ailleurs Romain Rolland pour Jean-Christophe. Le contraste est alors cinglant. Alors que les femmes ouvraient leurs portes aux hommes, il aura fallu attendre 40 ans pour que le Prix Goncourt daigne enfin couronner une femme, Elsa Triolet.
Une preuve, s'il en fallait une, du biais de genre systémique qui verrouille le monde des lettres. Un système gangréné par le patriarcat qui nous prive de créations essentielles et de "toute une moitié du monde"... clin d'œil nécessaire à l'ouvrage d'Alice Zeniter qui décrypte cette réalité.
La place des femmes dans le monde des lettres
L'histoire commence précisément sur une injustice. Fondé par vingt-deux journalistes du magazine La Vie Heureuse, réunies autour de la poétesse Anna de Noailles, le Prix Femina voit le jour en 1904. Il remet sa première récompense la même année à Myriam Harry pour son ouvrage La Conquête de Jérusalem. Un choix hautement symbolique, puisque ce livre avait été injustement écarté du Prix Goncourt uniquement parce que son auteur était... une femme.
Aujourd'hui composé d'un jury exclusivement féminin, le Prix Femina propose un panorama de textes puissants. On retrouve d'ailleurs souvent ses choix parmi les lauréats du Prix Goncourt des Lycéens, un prix bien plus paritaire que son grand frère le Goncourt. Je pense par exemple au livre La nuit au coeur de Nathacha Appanah qui a été couronné par le Prix Femina, le Prix Goncourt des Lycéens, mais aussi le Prix Renaudot des lycéens.
Le Prix Femina est souvent proclamé le premier lundi ou le premier mercredi de novembre, toujours en avance sur le Prix Goncourt. La remise du prix a lieu au Musée Carnavalet (le musée de l'Histoire de Paris), un choix qui renforce l'ancrage patrimonial et historique de cette récompense.
Ces livres de ma bibliothèque récompensés par le Prix Femina
Lorsque je cherche une lecture, je me penche souvent sur le palmarès du Prix Femina. Ce prix a le don de mettre en lumière des œuvres à la fois singulières et universelles. Ma bibliothèque personnelle en garde précieusement quelques traces :
Où on va, papa ? de Jean-Louis Fournier
Triste tigre de Neige Sinno
La saison de l'ombre de Léonora Miano
Par les routes de Sylvain Prudhomme
S'adapter de Clara Dupont-Monod
Lignes de faille de Nancy Huston
Rosie Carpe de Marie NDiaye
La nuit au coeur de Nathacha Appanah
En définitive, le Prix Femina n'est pas seulement un événement mondain de l'automne littéraire. C'est le symbole d'une victoire sur l'invisibilité, un bastion qui a su rester fidèle à sa mission initiale tout en s'ouvrant avec une modernité. Toutefois, les femmes ne sont pas toujours à l'honneur avec ce prix, ce qui peut laisser penser que la route est encore longue pour donner la place que méritent les écrits féminins.
📌 Ce qu'il faut retenir sur le Prix Femina :
Date de création : 4 décembre 1904.
Contexte historique : Fondé en réaction à la misogynie du Prix Goncourt, qui avait injustement écarté l'autrice Myriam Harry (La Conquête de Jérusalem) en raison de son genre.
Fondatrices : 22 collaboratrices du magazine La Vie Heureuse, sous l'impulsion de la poétesse Anna de Noailles.
Identité du jury : Historiquement et aujourd'hui encore, le jury est composé exclusivement de femmes, affirmant une volonté de reprendre le pouvoir sur la critique littéraire.
Valeurs : Un prix inclusif qui récompense aussi bien des hommes (ex: Romain Rolland dès 1905) que des femmes, contrairement au Goncourt qui a attendu 40 ans avant de primer sa première lauréate (Elsa Triolet en 1944).
Résonance contemporaine : Le prix Femina lutte contre l'invisibilisation de "toute une moitié du monde" (référence à Alice Zeniter) et influence souvent des prix plus paritaires comme le Goncourt des Lycéens.


