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Il est des hommes qui se perdront toujours - Rebecca Lighieri

  • 24 févr.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 mars

Dans les quartiers Nord de Marseille, une fratrie tente d'échapper à l'ombre d'un père destructeur. Avec Il est des hommes qui se perdront toujours, Rebecca Lighieri signe une tragédie familiale viscérale, entre haine profonde et quête de lumière. Retour sur une lecture qui ne laisse pas indemne.


Un jeune homme devant une falaise en noir et blanc
Face à l’immensité des calanques, là où la beauté du paysage se heurte à la violence des destins.

« Des pères qui tuent leurs enfants, il y en a plein, si tu savais... »

Rebecca Lighieri


Cette phrase, lancée comme une évidence glaciale, donne le ton du roman Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Lighieri. Ici, la figure paternelle n'est pas un protecteur, mais un prédateur. Rebecca Lighieri explore la violence paternelle sous son angle le plus cru : celui d'une domination totale et arbitraire.


©Collection Folio
©Collection Folio

Il est des hommes qui se perdront toujours : des enfants sans repères


Commençons par ce qui m'a conquise dans ce livre : son rythme, l'épaisseur de ses personnages et son intrigue, car on est sans cesse pris de court par la tournure des événements. On découvre les protagonistes enfants et l’on assiste à leur évolution jusqu’à l’aube de la vingtaine. À première vue, on y retrouve tout ce qui fait la vie de jeunes gens: leurs peines, leurs amours, leurs colères. Sauf que ce ne sont pas des jeunes «comme tout le monde». Ils grandissent avec un vide au milieu de la poitrine ; un gouffre creusé par l'absence totale d'amour et de cadre.


Privés de véritables figures protectrices, ces enfants se construisent comme ils peuvent : ce sont des destins de bric et de broc. Pourtant, les parents sont bien là. Ils existent, ils partagent le même appartement crasseux, mais leur présence est synonyme de scènes de maltraitance écœurantes. C’est, inévitablement, ce qui a été le plus difficile à supporter dans cette lecture. Ce père est absolument immonde, un concentré de haine et de colère qui se défoule sur ses enfants, s'acharnant avec une cruauté particulière sur le dernier-né. Face à ces parents toxicomanes et abusifs, on aimerait crier à l’invraisemblance, on voudrait se convaincre que de tels êtres n'existent pas... Et pourtant, on sait qu'ils sont réels, il suffit de consulter les pages faits divers des médias. C’est précisément ce constat qui rend cette histoire si dévastatrice.


De l'impossibilité d'aimer dans Il est des hommes qui se perdront toujours


Le tableau dressé par l'autrice est saisissant : deux « beautés » qui courent les castings sous l'aile d'un père toxique, et un troisième enfant, Mohand, plus malingre. Karel et Hendricka sont magnifiques, de ceux pour qui l’on se retourne dans la rue. Pourtant, cette beauté leur est indifférente, même s'ils comprennent vite qu'elle peut devenir une monnaie d'échange ou un outil de survie. Mohand, lui, ne part pas avec les mêmes atouts physiques, mais c'est paradoxalement lui qui parviendra le mieux à s'affranchir de son héritage familial. C'est là tout le drame de cette histoire : l'impossibilité de ne pas aimer des parents qui ne vous aiment pas, qui entravent votre croissance et vous blessent au point que le cœur finit par lâcher.


Cela me rappelle ces vers poignants du Vase brisé de Sully Prudhomme :


« Souvent aussi la main qu’on aime,

Effleurant le cœur, le meurtrit ;

Puis le cœur se fend de lui-même,

La fleur de son amour périt. »


Rupture littéraire avec Il est des hommes qui se perdront toujours


Le style de Rebecca Lighieri est résolument moderne. Elle n'hésite pas à intégrer des scènes d'un érotisme cru, reflétant l'addiction sexuelle de l'un des personnages. Mais la force du roman réside aussi dans ses figures secondaires : les gitans du « passage 50 ». En leur donnant une voix, une identité et une dignité, l'autrice enrichit son récit d'une humanité rare. J’aime ces livres où la langue n'est pas figée dans un carcan académique. Ici, le texte palpite de mots nouveaux, de termes de tous les jours, empruntant au manouche ou à l’arabe. On plonge dans une communauté qui vit, aime et se marie en marge de la cité phocéenne, exclue du centre, mais peut-être ainsi préservée de certains de ses vices.


L'ombre du parricide


Au fil de l'intrigue, le parallèle avec Crime et Châtiment de Dostoïevski s'impose : l'un des personnages commet un acte irréparable dont l'ombre le poursuit sans relâche. On y retrouve aussi cette pulsion parricide si forte, cette envie de « tuer le père » qui rappelle certains récits d'Amélie Nothomb. Ces thématiques interrogent violemment la nature de la violence masculine, qu'elle se déchaîne sur des femmes innocentes ou sur ses propres enfants. On voit, avec une clarté terrifiante, comment la brutalité se transmet de génération en génération. Ce qui est tragique, c'est de savoir qu'il existe réellement des Karel, des Hendricka et des Mohand : des enfants dont l'enfance a été volée, aimant en vain des parents abandonniques et tyranniques, et dont l'issue, trop souvent, s'avère fatale.


Ces citations du roman de Rebecca Lighieri


Refermer ce livre, c’est garder en soi une trace indélébile, une sensation de morsure qui ne cicatrise pas tout à fait. Voici des citations pour s'en souvenir :


"Comme quoi, les filles ne sont jamais tranquilles. Il y a toujours quelqu'un pour leur reprocher ce qu'elles portent ou ce qu'elles ne portent pas."


L'amour existe, mais dans un monde qui n'est pas le nôtre."

"Après tout, on ne meurt pas d'aimer, à part dans les chansons de Charles Aznavour."


Je mens, mais de toute façon, tout le monde ment. A croire que la vérité est inadmissible. Que le fond de nos coeurs est incommunicable."

"Plus on est éloigné de l'amour, plus on écoute des chansons qui le célèbrent."


"J'ai beaucoup repensé à l'enfance, récemment. Et pas seulement la mienne, mais à celle de tous ceux qui ont traversé la leur comme une nuit qui n'en finissait pas."


A croire que tout le monde finit tôt ou tard par se méfier de soi et par s'autocensurer en permanence, de sorte qu'à l'âge adulte, on ne rencontre plus que de petits automates prudents et rusés."

"Tu sais comment il est mort, Marvin Gaye ? Tué par son père. Des pères qui tuent leurs enfants, il y en a plein, si tu savais..."


A vrai dire, pères ou darons, la plupart se sont fait la malle depuis longtemps : ils sont partis avec une autre femme ou dans une autre ville."

"Un monde dans lequel nous pouvons à tout moment être suivis, pistés et retrouvés à cause de nos portables, ça nous fait peur à tous les trois - mais nous ne savons pas encore à quel point ce monde va devenir le nôtre."


"La seule chose qui dure toujours, c'est l'enfance quand elle s'est mal passée : on y reste coincé à vie."


"Qui sait pourquoi un coeur s'arrête ?"


Aller plus loin


La noirceur de la plume de Rebecca Lighieri m’évoque celle de Nathacha Appannah, particulièrement dans Tropique de la violence, qui suit également des jeunes emportés dans une spirale de brutalité à Mayotte.


Sur la question des liens fraternels, je ne peux m'empêcher de penser à S'adapter de Clara Dupont-Monod. Elle nous immerge au cœur d'une adelphie confrontée à la naissance d'un enfant lourdement handicapé. C'est un texte magnifique qui en dit long sur le validisme de notre société et sur la manière dont chaque membre de la fratrie se construit autour d'une figure centrale.


Concernant la toxicité parentale, les récits de Christine Angot (L’Inceste), Camille Kouchner (La familia grande) ou de Neige Sinno (Triste Tigre) résonnent ici avec une force douloureuse. Ils nous rappellent que, trop souvent, le père ou le beau-père n'est pas le garant de la stabilité, mais la source même de l'abus et de la terreur domestique.


Enfin, pour analyser les mécanismes de cette brutalité, je vous conseille les essais de Mathieu Palain, Nos pères, nos frères, nos amis : Dans la tête des hommes violents, et que de Rose Lamy, En bons pères de famille. Ce dernier décortique avec précision comment la figure paternelle est souvent protégée par la société, au détriment de la sécurité des femmes et des enfants.

 
 

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